J’ÉCRIS EN VINGT VARIATIONS

J’ÉCRIS COMME JEAN JACQUES DORIO rencontré naguère dans un atelier où l’écriture ravageait nos vies en poésie J’écris travaillant l’écriture au corps Traversé de haïkus et d’aphorismes J’écris sur le court d’un tennis Marqué à tout jamais par l’empreinte du champion Bjorn Borg : La balle est ronde Le jeu est long J’écris long renvoyant dans les cordes les jeunes hommes pressés et les jeunes filles en fleurs J’écris de ci de là en ne pensant qu’à ça J’écris sous les combles Sous un vasistas Où la lumière pleut (et neige parfois) J’écris en imaginant Bartok écrivant ses partitions des Microcosmes J’écris créant ce microclimat propice aux pages d’écriture faisant la navette entre micro et macrocosme J’écris dans un camping-car Volkswagen Qui m’a mené naguère (avant la prise de pouvoir par les Ayatollahs) Jusqu’à Téhéran J’écris en oubliant d’écrire souvent J’écris en me jouant du temps J’écris en le laissant filer Ou en l’arrêtant J’écris sur une table Louis Philippe ronde en noyer trouvée sur le bon coin J’écris sur du papier clairefontaine extrastrong acheté à Bureau Vallée J’écris sans confondre mes textes quasi bibliques avec les bibelots abolis du bon Mallarmé J’écris avec et contre les sonnets en X les phrases incises et les ellipses J’écris sans l’ombre d’un bruit exceptée cette langue qui caquette et qui bruit J’écris sans réfléchir une première ligne qui déclenche le reste J’écris anche en songeant à mon ami Rambour qui habite rue Franche J’écris France du nom d’une bergère rencontrée en Mai 68 J’écris Bergère Ô Tour Eiffel comme Guillaume Apollinaire J’écris cette aubade inachevée la nuit d’un onze février

FAÇONS DE SENTIR QUI N’EXISTENT PLUS

FAÇONS DE SENTIR QUI N’EXISTENT PLUS Je feuillette ce livre qui parle de souffrances vécues, traversées, reproduites, pensées (autant que faire se peut) Le lire ligne à ligne me fait trop mal (j’ai essayé ») mais pourtant par serment, promesse au lecteur obstiné que je suis parfois, j’irai, même à sauts et gambades, jusqu’à la page 510 (la der de der) Je m’arrête quand un mot, une phrase me lance vers un autre espace, une autre espèce de lecture Cette nuit c’est l’évocation de Saint Simon, le mémorialiste qu’admirait Proust, lecture intégrale, si on l’en croit, et incessantes relectures partielles, modèle d’une autre époque On ressent encore un peu de ce bonheur à errer au milieu d’un volume de St Simon, car il contient toutes les belles formes de langage abolies qui gardent les façons de sentir qui n’existent plus Moins empreintes de noblesse, les conversations mondaines sont, chez nos deux compères, farcies de commérages, cancans et potins : une vraie potinière introduite chez Marcel par les expressions « il paraît que », on m’a dit », « c’est comme je vous le dis, mon cher »  On m’a dit qu’il disait pis que pendre de moi, mais je n’en ai cure  Dans la nuit difficile d’une petite chambre d’hôpital ou de sa propre chambre, dans un moment où l’on semble décliner, se répéter jusqu’à plus soif cette phrase : on m’a dit qu’il disait pis que pendre de moi, mai je n’en ai cure, produit on ne sait pourquoi, une sorte d’apaisement, une éclaircie qui nous fait reprendre avec vaillance (à défaut de pur plaisir) cette petite écriture noire sur une carte dorée, jaculatoire et sans rature

J’OUBLIE QUI JE SUIS

J’OUBLIE QUI JE SUIS J’ai dit adieu à toutes les nuits où j’ai dit dans ton lit Petit esprit Please Oublie qui je suis Arno (1949-2022) J’oublie qui je suis Façon d’écrire Manière de lancer la fabrique de ce texte dont j’ignorais qu’il avait fait l’objet des paroles de ce chanteur qui vient de disparaître (comme on dit) Arno c’était pour moi, avant que l’écran ne me donne l’info, exclusivement ce petit fleuve qui traverse Firenze et passe sous le ponte vecchio On voit un extraordinaire dessin de Leonard, qui fut appelé par les florentins pour un projet de dérivation, intitulé « Placement du fleuve Arno dans un canal » ou bien aussi on peut lire dans une lettre de Machiavel « allé à Pise avec Leonard de Vinci niveler le fleuve Arno et le déplacer de son lit » Les travaux commencèrent mais l’Arno ne voulut pas sortir de son lit Grands esprits Please Oubliez qui je suis

Placement du fleuve Arno dans un canal : Leonardo da Vinci

LES ÉLUBRATIONS DE PAPA-LONGUES-JAMBES

LIRE EN S’ENDORMANT S’endormir en lisant Ce livre me tombe des yeux Mais arrête de lire tu vas te crever les yeux Mais si ça me plaît à moi madame ma mère l’Oye de me promener à part dans le ventre d’une baleine ou de me casser la figure en riant comme Bergson Personne ne m’oblige à suivre les élécubrations de Bouvard et de Pécuchet son compère (correction : les élucubrations faut-il écrire de lucubrum petite lumière) Une petite élucubration pas trop sotte émaillée de citations variées pour montrer qu’on connaît son Littré : ce mot ne se dit guère qu’au pluriel et souvent dans un sens moqueur Les Élucubrations d’Antoine parbleu ! Ma mère m’a dit Antoine fais-toi couper les ch’veux Oh ! Yeah ! Et pendant ce temps une école du Tennessee tenue par des parents qui croient que seul Dieu a pu créer la Terre en 7 jours interdit Maus la BD sur la Shoah d’Art Spiegelman une décision digne des bannissements de livres et autodafés des Nazis digne des tueurs islamistes des dessinateurs de Charlie Et pendant ce temps (car il faut essayer de se sortir de cette mélasse noire des temps présents) je relis à grandes enjambées Papa-Longues-Jambes Un bienfaiteur anonyme offre à une jeune orpheline qui étouffe entre les quatre murs de son foyer de l’envoyer à l’Université en échange elle lui écrira chaque mois une lettre lui donnant des détails sur ses études et le déroulé de sa vie « Vous citerez des exemples tirés de votre expérience personnelle » (c’est bon je vais y penser mais en attendant mon livre tombe au pied de mon lit Il est temps de me rendormir en évitant surtout de faire des réflexions sur ce que je viens d’ingurgiter)

TROIS FRAGMENTS À PART MOI

662 L’AVENIR DE LA POÉSIE Si j’ai confiance en l’avenir de la poésie (alors que son présent est absent de tout bouquet médiatique), c’est parce qu’il est des émotions, je le sais, que seul un poème peut offrir par ses moyens spécifiques.

663 LA PAGE D’APRÈS Tu n’y penses pas C’est celle-ci l’unique qu’il s’agit de tracer Arracher son chiendent ou ensemencer Guetter le gibier l’oreille aux aguets Et la main qui improvise au risque de la rater La cible de cette page qui –vaille que vaille – cicatrice ou matrice, est terminée.

664 JE ME SOUVIENS de ce prof de philo, dont j’ai oublié le nom à jamais, qui, dans l’amphi de la fac des Lettres, rue Albert Lautman à Toulouse, mimait en les disant les dialogues socratiques, particulièrement celui du sophiste Calliclès, avec la jouissance d’une parole issue des risibles amours de l’ironie.

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