TOUT EST BIEN QUI FINIT BIEN





En lisant j’oublie qui je suis

Les noms se détachent des choses qui m’entourent

Je suis une pirogue passant le fleuve Léthé

Je suis la mangue sauvage qui me laisse les fils du texte entre les dents

Je suis le mur de cactus candélabres de la Haute Goajira

sur le chemin des Indiens morts*

Et le soldat Parolles

Qui entre dans le jeu du grand mensonge

Tout est bien qui finit bien**





** Shakespeare

* Michel Perrin

LIRE « face à ce qui se dérobe »





Lire est une épreuve de longue haleine et difficile.

Mais elle nous élève, nous hisse

et nous prépare au jour où nous n’aurons plus d’yeux

Lire évoque la lyre que l’on joue les yeux fermés

Lire est une musique aléatoire
Chaque lecteur essaie ses clefs
(différentes pour un même ouvrage
selon les âges de sa vie)

Lire un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous
(Kafka dans une lettre à un ami rédigée en 1904)

Lire en dressant d’abord la liste de ce que n’est pas la lecture
Lire, par exemple, c’est s’oublier et se remémorer
Lire dans sa caverne c’est s’entendre dire
Tu es fou tu es folle

Lire c’est fréquenter os mortos-vivos
(les morts-vivants)

Lire Montaigne petit homme sur son petit cheval
Lire Proust ses feuillets de nuit en désordre sous le lit
Lire Michaux face à ce qui se dérobe
Lire Duras pas plus haute que trois pommes

Lire toute une nuit sans savoir ce que l’on lit
Lire dans un bus qui nous amène à l’École du Cinéma indien
près de Bombay

Lire une bombe noire sur la tête
Lire en faisant appel à la science d’un hypnologue
Lire en écrivant sur son ordi comme un chat
(pour ne pas réveiller à l’étage femme et enfants)

Lire en griffonnant ce texte avant de disparaître

LIRE AU LIT

lire au lit l’ironie pont aux ânes des grands enfants aux cheveux blancs
lire au lit les yeux fermés ce je ne sais quoi et ce presque rien 1
lire au lit de la fiction de la friction de l’affliction des pauvres Jésus pleins de givre sous leurs haillons 2
lire au lit lirola tirouit de l’alouette et vrilles du rossignol amoureux
lire au lit cette ligne paradoxale que quelqu’un écrivit avant toi
lire au lit un passage à haute voix pour celle qui à tes côtés lit aussi
lire au lit des aveux des avis des avertissements des points sur les i
lire au lit des poètes baroques – ils le sont tous non ? – les perles ignorées
lire au lit en levant la tête seul sans paroles sans bouger au ralenti
lire au lit un barbare en Asie 3 orné des encres de Zao Wou-Ki
lire au lit des histoires rongées par le remords l’écoulement du temps sur le papier
lire au lit de la philosophie l’inquiétude vitale la quiétude des sages 
lire au lit ses carnets d’une vie somme toute inachevée
lire au lit à sa moitié son dernier livre de chevet
lire au lit de una vez le palimpseste intraduisible de cette polyphonie     

1 Jankélévitch 2 Rimbaud 3 Michaux 

lire au lit 23/09/2021

l

UNE LITANIE ÉCRITE AU LIT (reprise du poème 5)





reprise du poème 5
Il faut écrire
pour ne pas être lu
C’est le paradoxe

Il faut lire
Le cru et le cuit
à toutes les équinoxes

Il faut compter
Nos pas perdus
Dans nos petits châteaux de Bohème

Il faut regarder
la Grande Ourse
en lisant ce poème

Il faut écrire
Comme un Prévert
Qui se la coule douce

Il faut lire
Comme une bête
Ange ou pource*

Il faut poursuivre
Cette litanie
Adressée à un lecteur innocent
Que l’on course


*Rimbaud (un hapax)

LIRE CE N’EST PAS RIEN





Lire ce n’est pas rien

Relever, en douce, ce que d’autres ont écrit,

mots, phrases ou vers,

qui soudain résonnent étrangement

et fortement en nous :





témoin ce mammifère égaré

dans la prairie des syllogismes

et le pâturage des contradictions





témoin ce corps de songes provoqués par

un air très vieux languissant et funèbre





Lectures pour moi seul

Confrontation avec cette manière

Dont la poésie s’accomplit

Sous la forme d’un poème

Une musique qui me possède

et m’entraîne cette nuit

(et cette nuit seule)

dans un château des siècles passés

où une dame, blonde aux yeux noirs,

sublime, apparaît





Car elle m’apparaît

au-delà de la page

cette femme que j’ai fréquentée

dans une autre existence

et dont je me souviens





avec par ordre de citations R Queneau P. Verlaine et G. de Nerval