PH֠ŒNIX DE PAPIER

Ainsi toute ma vie jusqu’à ce jour aurait pu et n’aurait pas pu être résumée sous le titre : une vocation.

Marcel Proust (Le temps retrouvé)

Il est un jour proche où je vais fermer la porte à toute poésie nouvelle dûment estampillée par les revues « à l’ancienne », qui continuent ici et là à paraître, telles des phœnix de papier, contre vents et marées.

J’en ai assez
J’en ai trop
Dans mes tiroirs
Mes abris de jardins
Mes planches de hêtre
(et mes anciens frigos)

Il est un temps pour cueillir 
(lire vient de legere :
cueillir par les yeux)
il est un temps pour faire le tri
brûler, jeter, donner, oublier

et faire le départ
entre les lectures qui nous maintiennent dans les ténèbres
et celles, à la différence de l’amour,
qui sont plus fortes que la mort.


Phœnix n° 37 vient de paraître

EN TEMPS DE GUERRE ÉCRIRE EN PAIX ?

Lire écrire en paix
À l’écart des destins obscurs
Sans défaillance sans remords Anna de Noailles

Laisser trace d’une ivresse
Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps Baudelaire
Pour témoigner de ces instants précieux
Rares courts éphémères insoucieux

Ces droits infinis de protéger
Et de bercer l’enfance de l’art
De la mort qui mord
Les civils suppliciés
Par le Russe meurtrier


Lire écrire en paix
Comme au fond des ténèbres
Ressentir ce chant funèbre
Où l’Amour ne peut rien
Contre la détresse
De mourir en une guerre
Absurde Injuste Barbare
Insensée

Martigues en Provence 19 mars 2022


Encre Acrylique 40x50 cm Dorio 18/03/2022

RAISONS D’ÉCRIRE LIRE PARLER SE TAIRE AIMER HAÏR

RAISONS D’ÉCRIRE   S’autoportraiturer Se déplacer D’un moi au je Se prendre au jeu Laisser entrer L’autre monsieur L’autre madame Fraternité Sororité D’un moi au nous Des mots qui nouent Ce que l’on croyait Indicible Impossible à dévoiler Sur une carte Un bout d’papier D’écran d’clavier Raisons d’écrire en boucle d’éternité

RAISONS DE LIRE S’asseoir Pour se soulager Dans le cabinet de Lecture Fréquenter l’enfer de la BNF Les cent mille verges La maison de passe de Marcel Les odeurs de papier Des premiers livres de poche Se livrer Aux pages vierges et vivaces du Bel Aujourd’hui Et aux poèmes décadents de Jadis et naguère Se saouler de Complaintes et de Correspondances Prisée par tout lecteur Sous l’espèce des yeux Contemplant son éternité

RAISONS DE PARLER Parce que nous avons été enfant Avant que d’être homme Parce que nous avons aimé le combat entre la Barbe Bleue et Shéhérazade Parce que nous avons voulu prouver l’innocence de Dreyfus Et des jeunes filles en fleurs Parce que nous aimons causer comme Zazie dans le métro Parce que nous aimons tutoyer Mesdames et messieurs Ceux qui parlent pour ne rien dire Et celles que nous aimons pour l’éternité

RAISONS DE SE TAIRE Caute Méfie-toi Écrit Spinoza Fais gaffe On va te reconnaître Sous ton ortografe Tes pseudos Tes secrets d’un Momo Qui peigne la girafe Tes paroles en l’air Tes pastiches De Marseille ou de Caen À quand le secret Du temps retourné À la source cachée Sub specie æternitatis

RAISONS D’AIMER Si on commence à faire la liste de toutes les raisons d’aimer C’est qu’on n’aime plus
RAISONS D’HAÏR De H la grande hache de l’Histoire à ÏR ce refus spinoziste de la Grand’Ire !


les raisons voix passante

TOUT EST BIEN QUI FINIT BIEN





En lisant j’oublie qui je suis

Les noms se détachent des choses qui m’entourent

Je suis une pirogue passant le fleuve Léthé

Je suis la mangue sauvage qui me laisse les fils du texte entre les dents

Je suis le mur de cactus candélabres de la Haute Goajira

sur le chemin des Indiens morts*

Et le soldat Parolles

Qui entre dans le jeu du grand mensonge

Tout est bien qui finit bien**





** Shakespeare

* Michel Perrin

LIRE « face à ce qui se dérobe »





Lire est une épreuve de longue haleine et difficile.

Mais elle nous élève, nous hisse

et nous prépare au jour où nous n’aurons plus d’yeux

Lire évoque la lyre que l’on joue les yeux fermés

Lire est une musique aléatoire
Chaque lecteur essaie ses clefs
(différentes pour un même ouvrage
selon les âges de sa vie)

Lire un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous
(Kafka dans une lettre à un ami rédigée en 1904)

Lire en dressant d’abord la liste de ce que n’est pas la lecture
Lire, par exemple, c’est s’oublier et se remémorer
Lire dans sa caverne c’est s’entendre dire
Tu es fou tu es folle

Lire c’est fréquenter os mortos-vivos
(les morts-vivants)

Lire Montaigne petit homme sur son petit cheval
Lire Proust ses feuillets de nuit en désordre sous le lit
Lire Michaux face à ce qui se dérobe
Lire Duras pas plus haute que trois pommes

Lire toute une nuit sans savoir ce que l’on lit
Lire dans un bus qui nous amène à l’École du Cinéma indien
près de Bombay

Lire une bombe noire sur la tête
Lire en faisant appel à la science d’un hypnologue
Lire en écrivant sur son ordi comme un chat
(pour ne pas réveiller à l’étage femme et enfants)

Lire en griffonnant ce texte avant de disparaître