UN POÈME À LIRE LES YEUX FERMÉS

J'écris comme un délire ce vers à goût de nuit
Puis cet autre oubliant sur ma lyre qui je suis

J'écris ce poème désuet sans attrait
dans le désert
Sans mes absents et mon absente
à grands traits

J'écris avec mon nouveau stylo Stabilo
(pour surfaces lisses, papier, verre, métal)

J'écris par intermittence mais sans ratures
Une présence qui essaie d'oublier toute littérature

J'écris en feuilletant des livres, en général
Ô lit heureux l'unique secrétaire de mon plaisir*

Et j'écris en particulier sur des livres que personne plus ne lit
à part ceux et celles qui côtoient des rimes à n'en plus finir

J'écris à voix basse ou de cette voix sans personne
qu'affectionnent les poètes qui privilégient la mise en page

J'écris cette quinzième ligne qui atteint la limite
de ce poème à lire...les yeux fermés

*Rémi Belleau (1528-1577)



une voix féminine sans personne lit ce poème à écouter les yeux fermés

QUAND PEU À PEU ON QUITTE BIEN MALGRÉ SOI LE PARADIS DE SA BIBLIOTHÈQUE

JE LIS JE LISAIS JE NE LIS PLUS

Les vrais paradis qui existent sont ceux que lon a perdus

Marcel Proust

Je lis des livres en entier, des sagas, des sagaies plantées dans les faux souvenirs dun danseur balinais, dun chasseur de baleines à qui il manque un pied Je lis les livres dhommes remarquables terrassés par lennui de se répéter Je lis des femmes qui de leur vie vivante furent dillustres inconnues dans lombre de leur mari et que la postérité encense Je lis des livres en miroir pour tenter de voir ce quil y a sous leurs mots Je lis des livres de Zygomars qui gloussent et pouffent vouant un culte à leur zygomatiques Je lis des livres de boniments blablas baratins verbiages absent on ne sait pourquoi de tous les dictionnaires de citations (sauf le mien tenu secret dans un application de mon ordinateur) Je lis des livres sur le café dont celui du professeur Dac qui démontre bol à lappui que si on en donnait à boire aux vaches « on trairait du café au lait »

Je lisais des livres au café mais cétait avant la pandémie Je lus aussi au cinéma une unique fois pendant la projection de La chinoise prélude à Mai 68 côté Mao Je lisais nolens volens des livres de poésie mais depuis quils ont disparu du « Monde des Livres » jai jugé bon de men délivrer Je lisais aussi en public en sortant dune librairie à la plage sur un banc public (banc public) dans le métro (boulot dodo) au bar du PMU (en attendant la course du tiercé changée en quinté +) à lécole des écoliers puis de ceux qui en rendant leur tablier gris revêtent leur tenue professorale Et enfin je lisais déjà bébé sur les lèvres de ma mère lOye et les volutes de fumée de mon papa Pipu

Mais c’est fini depuis que je fais partie de la liste des disparus je n’ai plus accès au paradis de ma bibliothèque je ne lis plus

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SUR NOS TEMPES PASSE LE TEMPS

fatras & fatrasies (une erreur de manip)
sur nos tempes passe la voix qui vient d’une personne qui n’existe pas

Sur nos tempes passe le temps et la nue, la nuit où, terminant mon texte manuscrit, je l’écris étendu, non dans l’herbe, mais (banalement) dans mon lit où, tout en traçant par intermittences les lettres, simultanément, je les lis.

Sur nos tempes passe le temps et sa lie, le temps mauvais des crimes de guerre, actuellement commis par un autocrate au cerveau pourri, au nom de la Sainte Russie.

Les deux trois rouges au côté droit d’un dormeur du val, jeune, tête nue, tranquille, se sont convertis en des corps déchiquetés, explosés collectivement dans des théâtres, des gares, des supermarchés et aussi, quand le missile aveugle détruit les immeubles, en de pauvres corps d’enfants serrant leurs doudous ensanglantés.

Sur mes tempes où ce que j’écris là, a quelque chose de funèbre, dans des décors noirs et rouges comme ceux de l’ancien Dieu Pan Creator.

Écrire pourquoi, si ce n’est pour ce déchirant appel à l’écriture d’un livre, heurté, troué d’éclairs, en vertu de la loi inévitable, qui veut que qu’on ne puisse imaginer que ce qui est absent.

« Plume en l’absence » et vocation d’un être proustien appréhendant, après tant de temps perdu, un peu de temps à l’état pur.

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IL FAUT ÉCRIRE ET LIRE SIMULTANÉMENT

Les phrases du texte signifient hic et nunc. Alors le texte « actualisé » trouve une ambiance et une audience ; il reprend son mouvement, intercepté et suspendu, de référence vers un monde et ses sujets. Ce monde c’est celui du lecteur ; ce sujet, c’est le lecteur lui-même. Paul Ricœur

Il faut écrire sans penser une seconde à être lu

Il faut lire comme si c’était nous qui avions écrit la page sous nos yeux

Il faut écrire et lire en simultané

Il faut s’amuser à écrire en secret sans amuser la galerie

Il faut continuer à écrire à sa Muse en allée comme si sa nuit définitive était un phénomène relevant de Fiction & Cie

Il faut lire demain dès l’aube en portant un bouquet de roses de la vie

Il faut écrire en retenant ses cris

Il faut lire en direct ephemeride.com : jeudi 7 juillet 2022 188° jour de l’année 177 restants 27° semaine nouvelle lune premier quartier

Il faut écrire « sans y penser » (ni vouloir le vouloir) un titre musical de Clément Janequin (1547)

Il faut lire dit-on les Pensées de M. Pascal sur la Religion et sur quelques autres sujets qui ont été trouvées après sa mort parmi ses papiers

Ou bien il faut écrire durant sa mort anthume sur des papiers qui fleurent bon l’éternité

Il faut lire tout et son contraire

Il faut écrire a contrario ce qui ne signifie en rien « au contraire »

Il faut lire ce qui précède comme un texte écrit par une personne dont la fable imite l’action (ou le contraire)

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PH֠ŒNIX DE PAPIER

Ainsi toute ma vie jusqu’à ce jour aurait pu et n’aurait pas pu être résumée sous le titre : une vocation.

Marcel Proust (Le temps retrouvé)

Il est un jour proche où je vais fermer la porte à toute poésie nouvelle dûment estampillée par les revues « à l’ancienne », qui continuent ici et là à paraître, telles des phœnix de papier, contre vents et marées.

J’en ai assez
J’en ai trop
Dans mes tiroirs
Mes abris de jardins
Mes planches de hêtre
(et mes anciens frigos)

Il est un temps pour cueillir 
(lire vient de legere :
cueillir par les yeux)
il est un temps pour faire le tri
brûler, jeter, donner, oublier

et faire le départ
entre les lectures qui nous maintiennent dans les ténèbres
et celles, à la différence de l’amour,
qui sont plus fortes que la mort.


Phœnix n° 37 vient de paraître