UN TYPE BONHOMME INDIVIDU POÈTE PROSATEUR ET ARBRE QUI CACHE LA FORÊT

Où donc à quelle époque ai-je connu ce type
à la fois poète et prosateur et tout un
bonhomme À tout faire je m’aperçois alors
que cet individu n’est autre que moi-même
Oh dans quelle galère alors je me foutis
Raymond Queneau 
Les formes de ma vie sont ainsi entrées les unes dans les autres.
Chateaubriand

Je suis un juif en quête d’identité.
Je suis un sdf noir dans Lower Manhattan.
Je suis Dorio inscrit sur le mémorial des morts du Vietnam à Washington.
Je suis inscrit aussi au paradis artificiel des poètes que nul ne connaît.
Je suis l’arbre qui cache la forêt de la bibliothèque de Babel.
Je suis la salamandre gluante des sources de fer rouges du Moudang,
près des granges où les bergers du Haut Aragon surveillent las ouèillos.
Je suis le tourniquet du temps et la flèche de Zénon d’Élée
qui n’atteindra jamais son but en blanc. 

Je suis le dernier carré du champ de coquelicot
où tu t’es assise un soir de printemps
en me disant :
si je meurs avant toi, mon cœur,
c’est là que tu viendras me retrouver,
chaque dimanche en secret,
et que tu me feras entendre 
une chanson toujours renouvelée.

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RITUEL D’OUBLI

Retour aux poèmes que plus personne ne lit
Exceptés les prisonniers et leurs geôliers
Ceci dit sous forme de boutade chagrine
D’un auteur du passé qui écrivit Art poétique et Green


Retour aux livres de funestes augures
Encore non écrits -une gageure-
Ouverts par la main de l’ange de l’Apocalypse
Et mangé-littéralement- par le narrateur
De cette fable à mourir de rire

Retour à cette douce habitude
Du plus léger des cultes
Cette nuit du 3 septembre 2022
Ma pauvre main a encore prosé
Ces quelques vers…jusqu’à l’oubli

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ET DE QUOI MEURT-ON ?

Et de quoi meurt-on ? Si ce nest du Temps qui nous joue, la vie durant, de la mandoline, ce petit instrument à forme damande, avec ses six cordes doublées à lunisson, dont Vivaldi fit un concerto sublime pour les jeunes filles quil saoulait de musique à « lOspedale de la Pietà. »

Et de quoi meurt-on ? Si ce nest de pitié pour un cheval frappé à mort, sur une place de Turin, par un cocher ivre danimalité, et que Nietzsche dans un dernier geste embrasse à lencolure avant de seffondrer pour léternité.

Et de quoi meurt-on ? À Sète cette fois, sur les pentes du « Cimetière marin », sur une page où la forme décasyllabe hume la future fumée de Valéry, lImmortel à lépée académique.

Ou bien, cest en bas, au cimetière des pauvres, que lautre sétois, « lhumble troubadour », exhibe sa « Supplique », en alexandrins sil-vous-plaît, faisant du pédalo, « éternel estivant », sur la plage de la Corniche.

Et de quoi meurt-on ? « Ce n’est guère important », pense Montaigne « plantant ses choux » et « nonchalant » dElle faucheuse, camarde, camarade du dernier souffle.

Ou bien, surprise du chef, cest Rambour le poète de Bayeux qui maide à pousser mon dernier soupir, dans une page de son ouvrage La nuit revenante, la nuit. Car on meurt de tout cela, jusquà la dernière note de mandoline sur le générique1

1 Jean-Louis Rambour LA NUIT REVENANTE, LA NUIT  Edition des Vanneaux (2005)

Mais on peut aussi « refuser de mourir » :

PHÉNIX

En procédant à limpossible rangement des livres de mes bibliothèques, jai effacé tous les noms dauteurs. Des voix anonymes sélèvent du papier, images de lévidence poétique ou paroles qui peu à peu séteignent.

À la fin, ma librairie est réduite à une planche branlante de cerisier.

Le peu de livres réunis ont retrouvé un auteur unique refusant de mourir ;

Oiseau des vents, pierre vive, arbre enchanté, métaphores vives embrasant Phénix.

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QUE RESTE-T-IL DE NOS POÉSIES ?

En retrait et en tension

Au seuil de cette écriture

Aussi maladroite soit-elle

Il y a longtemps que je n’en ai pas fait, sous la lampe 1 comme il se doit (taratata). Je vais la dédier au peuple ukrainien, à la sale guerre qu’ils subissent, à leurs enfants et bébés morts pour rien. Sous la lampe des anciens préposés à affronter page blanche, soleil noir, sort atroce des poètes du spleen et du guignon. Mon poème voilà, il a le goût d’un quignon baudelairien, loin du prestige des artistes qui s’épanchent à la télévision. Je le ronge, je le mâche, je cache ses déchets sous une métaphore, fleur absente de tout bouquet. Il y a longtemps que je n’en avais pas écrit, agité l’éventail des poètes maudits qui écrivaient, en connaissance de cause, pantoums (négligés) et élégies, envols de Phœnix rebelles… et fuyant l’incendie.

1 « Le lait de la lampe s’évade dans les cendres, il écrit, s’arcboute… » Jean Louis Rambour L’éphémère capture

Martigues 21/08/2022

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UN POÈTE S’ÉTEINT UN AUTRE PREND SA LAMPE

Se lever et marcher S’écrire et s’écrier S’essayer à ses craies sur l’ardoise du temps perdu et retrouvé Un poète s’éteint un autre prend sa lampe Ses histoires ses refrains son parcours- labyrinthe Exercices de style dans la traversée des genres que le siècle XX° croyait avoir brisés A contrario, ici, ma main manie son vers dans la marche, le bond, l’écrit sorti du vieil encrier Sans oublier les exploits d’un Ulysse chantés par un aède qui fait verser des pleurs à l’Inventif comme l’appelle Jaccottet traduisant l’Odyssée J’ai la chance d’entretenir un petit courrier avec le poète de Grignan Je lui envoie mon dernier recueil édité par Encres Vives Aimer l’Utopie (c’est le numéro 399)  C’est de plus en plus difficile d’aimer l’utopie me répond-il aimablement Mais peut-être ajoute-t-il est-ce de plus en plus nécessaire Merci Philippe & merci Tchouang Tseu qui ne sait plus si rêver d’un papillon ne risque pas de mettre en feu cette allumette volante, ce minuscule voilier, images forgées par ce diable de rhétoricien qui essaima sous le nom de Francis Ponge « Une rhétorique par objet et par poème » tel était son objectif Objectif Subjectif Le sujet se fait objet entre force et douceur, geste juste, patience « es de madera mi paciencia, sorda vegetal » 1 De bois de guitare et de cuatro est ma patience Patience sourde mythe végétal traduite en ces étranges langues qui s’entreglosent Amor/Amour, Sort/Suerte, dónde muerte no muerde : LA MORT N’Y MORD 3

1  « elle est de bois ma patience, sourdement végétale» Cesar Vallejo Trilce  2 Petit instrument de quatre cordes que j’ai appris à jouer dans sa patrie d’origine le Venezuela 3 Le blason de Clément Marot « prince des poètes »

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