IL Y AVAIT DEUX MARCEL PROUST (sans compter les autres)

PROUSTIENNES Chapitre IV

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Il était hanté par l’image de l’écrivain, reclus volontaire, qui dans son arche tente de se sauver du déluge.

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Il y avait deux Marcel Proust (sans compter les autres). Des deux, Marcel passait son temps à écrire des lettres aux ami.e.s, en disant qu’il devenait ce mort-vivant qui s’excusait de ne pouvoir aller au bout de ses phrases. Mais dès qu’il avait glissé sa lettre dans l’enveloppe, Proust, puisant dans son subconscient, transformait ses jérémiades en phrases d’une ingéniosité infinie, dont il jouissait en riant sous cape.

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À cette époque, dans toutes les soirées mondaines, on disait des vers qui, la plupart du temps, étaient connus des auditeurs et des auditrices. Même s’ils étaient mal dits, ils passaient comme une lettre à la poste. Sauf quand telle actrice avant de commencer, cherchait partout des yeux d’un air égaré, levant les bras et agitant les mains d’un air suppliant comme si elle berçait quelque être invisible. Avant même le premier vers proféré, tout le monde alors se regardait ne sachant quelle tête faire.

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À la fin des fins, dans ce fameux bal de tête, ça se dégrade pas mal. Par exemple, quand Mme de Guermantes, après avoir confié au narrateur tout le mal qu’elle pense de la veuve Saint Loup, finit par lâcher : Non voyez-vous, c’est une cochonne.

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Avec le Covid je suis entré par hasard dans la cathédrale Proust. Par la voix des comédiens (de la Comédie Française) qui m’ont incité à les suivre ligne à ligne, sur la bible d’À la recherche du Temps perdu, puis sur la scène du « bal de tête », jeu de massacre du Temps retrouvé. Maintenant, deux ans de lectures et d’écoutes quotidiennes 1 en plus, ces circonstances de l’accès aux tours baroques (toujours en construction) de la cathédrale Proust, n’ont aucune importance.  Ce qui compte, c’est selon la consigne de ce cher Marcel, de devenir le lecteur de soi-même. Comme nous avons le don d’inventer des contes pour bercer notre douleur.

1 Une voix se détache parmi les diseurs de Proust, celle d’André Dussollier. Quant aux autres « écoutes », on ne remerciera jamais assez les nombreuses émissions des radios publiques dont les podcasts font merveille. ( écoutés en ce qui me concerne, en marchant dans les bois, forêts et bords de mer.) Mention spéciale aux éclairages de Jean Yves Tadié et de Nathalie Mauriac Dyers (l’arrière petite nièce de l’oncle Marcel, soi dit en passant). Et au récit de première main (et de premier secours pour M. Proust quand il vécut « reclus ») de Céleste Albaret.

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JE NE SUIS MOI QUE SEUL proustiennes chapitre III

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« Je ne suis moi que seul », curieuse confidence d’un « moi » curieux de tout ce que lui rapportent les autres, un « moi » surnourri d’œuvres littéraires, musicales, artistiques, journalistiques, philosophiques. Curieux, comme c’est pas possible, de tous les parlers et langues ouïes, de la populaire inventive à la salonarde risible et ridicule. Mais c’est ainsi, je l’avoue comme une espèce de fatalité, je ne puis tirer profit que de moi-même.

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Des années durant malgré une foule de publications au Figaro, un livre « des plaisirs et des jours », la monumentale traduction de La bible d’Amiens, (et sa préface), malgré une certaine facilité à écrire et à pasticher écrivains et poètes, j’ai constaté, amèrement, que décidément pour ce qui me concernait, je n’étais pas un (vrai) écrivain. Et puis à la quarantaine, alors que tout semblait perdu, croyant avoir frappé à toutes ces portes qui ne donnaient sur rien, j’ai heurté, sans le savoir, la bonne qui s’est ouverte…comme un livre.

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Enfin on respire disait ma grand-mère, enivrée par le vent et la bonne petite pluie, alors qu’elle arpentait les allées détrempées du jardin. C’était son instant d’éternité, dans cet éden où sa promenade au grand air, prenait des allures de ballade poétique.

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Propos du maître d’hôtel de Balbec adressés à Françoise (terrorisée) au début de la guerre de 14 : Ça pourrait faire du vilain, parce qu’il paraît qu’il y en a beaucoup qui ne veulent pas marcher, des gars de seize ans qui pleurent. Naturellement les journaux ont l’ordre de ne pas dire ça. Du reste c’est toute la jeunesse qui sera en avant, il n’en reviendra pas lourd. D’un côté ça fera de bon, une bonne saignée, là, c’est utile de temps en temps, ça fera marcher le commerce.

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Jean Santeuil, ses pages détestables, cette espèce de nougat indigeste, n’aurait jamais dû faire l’objet d’un livre. J’avais pourtant indiqué la marche à suivre : ce roman raté que j’avais mis des millions de minutes à écrire, une flambée devait le brûler en une seule fois.

IL FAUT S’APPLIQUER

IL FAUT S’APPLIQUER particulièrement ce lundi matin à 06 :14 alors que commence Semaine nouvelle et que Soleil ne lèvera qu’à 08 :27 précisément si j’en crois la page « horloge » de mon iPad, couleur gris sidéral, que m’a offert ma fille cadette et qui provient, après achat, du Lycée Français de New York 505E75TH qu’elle a quitté définitivement cet été pour le lycée français Charles de Gaulle 35 Cromwell Rd Kensington London SW7 2 DG «  For more than a century, the Lycée Français Charles de Gaulle in London continues to offer an exceptional educacion thanks to a committed educacional community and a stimuling environment. Whit is French an British cultures and the presence of 41 different nationalities our school support students aged 3 to 18 on thei carier pater whit a particular openess to the world. » J’ai recopié comme un petit ânon faisant sans les comprendre des lignes d’écriture, moi dont les études ne m’ont offert que l’apprentissage d’une langue (l’Espagnol Castellano) et que, pour cette raison et bien d’autres les sociologues appellent paraît-il « un transfuge » Le petit âne gris sidéral a quand même compris que ce lycée comprenait 41 nationalités, ce qui rend incompréhensible l’imbécile et suicidaire « Brexit » : « Faut-il perdre la citoyenneté européenne pour en saisir le prix ? Les Britanniques qui regrettent le Brexit posent la question ». Après la mort de John le Carré en 2020, son fils a révélé que l’écrivain anglais avait acquis la nationalité irlandaise, celle de sa grand-mère maternelle. « Le Brexit est totalement irrationnel, c’est la preuve d’un sens politique lamentable de notre part » avait confié le romancier de « L’Espion qui aimait les livres (son recueil posthume). Inutile d’en rajouter. Mais pour remplir ma page, qui pour le moment tient (à peu près) les promesses d’un écolier aux cheveux blancs qui « s’applique », je vais devoir prolonger ce texte, un mot s’ajoutant à un autre, comme s’il le chassait parfois, une idée qui me vient traversée par une métaphore, une citation de rencontre ou le pastiche d’un passage de À la recherche du temps perdu, cette grande œuvre pouvant être perçue comme une sorte de summa (somme) où s’agitent les grands problèmes (et les tout petits) de l’existence, dépassant la cohérence des personnages. « Les beaux livres, dit un jour Proust, sont écrits dans une sorte de langue étrangère. Sous chaque mot chacun de nous met son sens ou du moins son image qui est souvent un contresens. » Souvent, en effet, j’ai couché sur mon papier des vers qui paraissaient idiots, et même idiotissimes, mais personne que moi ne les lisait et puis l’Idiot comme on sait est le grand livre de Dostoïevsky dont Marcel (soi-dit en passant) selon le témoignage d’amis apprenait par cœur des pages entières qui lui faisaient dire : « J’attribue chaque jour moins de valeur à l’intelligence. » Peut-être était-ce une boutade (du provençal boutado -caprice, bouderie). Dans tous les cas il est 07 :14. Ma page écrite à la pointe fine, en une heure pile de temps, est bouclée.  

Martigues lundi 5 décembre 2022

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photo de la page (format A4) qui a donné le titre et le texte transcrit sur Word

LES VRAIS LIVRES

manuscrit dorio 29/11/2022

« LES VRAIS LIVRES DOIVENT ÊTRE LES ENFANTS NON DU GRAND JOUR ET DE LA CAUSERIE MAIS DE L’OBSCURITÉ ET DU SILENCE » 1 Silence l’arbre remue encore : un spectacle jouissif créé au Cloître des Carmes pendant le festival d’Avignon, l’été 1967. Ça aurait pu être l’histoire d’un cheval noir galopant la crinière en feu, mais il n’est pas venu. Le père Obscurité et la mère Silence ont le plaisir de vous faire part de la naissance de Jean-Jeanne Le Temps. Le temps est un enfant qui joue 3 Le père Silence et la mère Obscurité, leur tâche procréatrice accomplie, se perdent dans les deux temps du romancier : le perdu et le retrouvé. J’ai dit deux temps, peut-être n’y en a-t-il qu’un seul, non que celui de l’homme éveillé soit valable pour le dormeur, mais peut-être parce que l’autre vie, celle où on dort n’est pas -dans sa partie profonde- soumise à la catégorie du Temps. 4 Mais cependant dès que tu dors l’aventure du sommeil commence…5 Et encore plus étrange « UN HOMME QUI DORT tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en s’éveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre » 6 Et la plus grande des confusions peut dans ces circonstances régner, l’homme qui dort est devenu femme, « androgyne bizarre, pétri des sangs divers de ma mère et de mon père » 7  « L’homme qui dès le commencement a été longtemps baigné dans la molle atmosphère de la femme…y a contacté une sorte d’androgynéité, sans laquelle le génie le plus âpre et le plus viril, reste relativement à la perfection dans l’art, un être incomplet » 8 La perfection dans l’art est, naturellement, pure illusion, mais tous les moyens sont bons pour la rechercher. Se mettre, par exemple, « en arrêt », suspendre les informations venues des cinq sens, cultiver la « bonne hypnose ». Ruminer, ressasser, mettre à bonne distance les mots et les choses, pensant le monde dans l’obscurité éclairée de silence.

1 Marcel Proust 2 François Billetdoux 3 Héraclite (l’Obscur) 4 Proust 5 Perec 6 Perec/Proust 7 Chateaubriand 8 Baudelaire

TEL ÉTAIT CE NÉNUFAR (en l’honneur de Mr Proust disparu il y a cent ans)

LA COLOMBE POIGNARDÉE De l’arche, on s’en souvient, le quarantième jour sortit la colombe pour s’enquérir de l’état du monde. De Proust, dont on fête, aujourd’hui 18 novembre 2022, le centième anniversaire de sa disparition, faillit sortir La colombe poignardée, un titre qu’il avait imaginé, un jour qu’il faisait une promenade en barque dans un paysage à la Monnet, dont il chérissait les nymphéas qu’il assimilait aux nénufars des Enfers de La Divine Comédie : Tel était ce nénufar, pareil à quelqu’un de ces malheureux dont le tourment singulier, qui se répète indéfiniment durant l’éternité, excitait la curiosité de Dante, et dont il se serait fait raconter plus longuement les particularités et la cause par le supplicié lui-même, si Virgile, s’éloignant à grands pas, ne l’avait forcé à le rattraper au plus vite, comme moi mes parents. Marcel Proust

COMPOSITION en l’honneur du centenaire de la disparition de Mr Proust

À MES MOMENTS PERDUS je lis et relis À la recherche du temps perdu « Un titre élégant et frivole » derrière lequel, nous dit un de ses lecteurs, se cache « la mauvaise conscience d’un oisif » À mes moments perdus je me pose sur les branches de l’arbre de Mr Proust, passablement effeuillé par les universitaires snobs qui citent à tout propos « La Recherche » Quand pour ma part, lisant et relisant Un amour de Swann, j’oublie À l’ombre des jeunes filles en fleurs, la mauvaise conscience des oisifs et des lecteurs snobs, et me plonge, avec toujours plus de plaisir, et sans souci de donner un nom à ce qui se passe en moi, dans les phrases harmonieuses et déraisonnables qui faisant fonction de « verres grossissants » ouvrent ce « livre intérieur » sans lequel il n’est point de lecteur qui devenant « le lecteur de soi-même », prenne à son tour la plume tâchant d’exprimer (ses) impressions profondes et authentiques en respectant, hors de tout style surfait, la marche naturelle de (sa) pensée.