QUELQUES RICOCHETS SUR MON ROMAN DE BAMBOU 23,24,25





vingt-trois

DEUX NUAGES SUR UN OPÉRA DE BAMBOU, minutieuse, (peut-être), mais méticuleuse, point. Cette préface sans signature, dont on peut supposer qu’elle fût dictée par l’auteure, avait le charme des formules à l’emporte-pièce, où régnaient la bonne humeur et l’innocence d’un premier ouvrage qui allait être publié.

« IMAGINER sans retenue, mais, OBSERVER lucidement », lisait-on aussi. Et par exemple, à propos d’un vers unique ainsi libellé, « Deux nuages sur un opéra de bambou », la narratrice précisait que cet alexandrin (fortuit), lui était apparu, alors qu’elle essayait de jouir d’un premier somme, s’endormant sur une nouvelle, traduite du japonais et qui avait pour cadre le célèbre jardin Zen de Kenroku-en.

Je rallumais et notais ce vers unique sur un petit carnet à spirale, comme on note les silences, sur une partition de musique contemporaine ressemblant à un calligramme.





vingt-quatre

SACHANT QUE J’AVAIS L’INTENTION DE FAIRE DE LA LITTÉRATURE, elle m’avait fait appeler pour me faire savoir que chez elle, je rencontrerais des écrivains. Autant me convier à une soirée d’ombres chinoises, avais-pensé immédiatement. La seule envie d’écrivain ou d’écrivaine que j’imaginais, c’était de les voir, en cachette, en train d’écrire à leur table ou ailleurs, et d’observer tous leurs tics et manières, minutieusement ; leurs ronrons au milieu d’un salon était pour moi la négation de leur profession.

Je préférais lire Balzac qui épuisait ses plumes et encriers des nuits entières.

Je me privais ainsi de la jouissance des conversations sans fin, et j’ignorais que ce pauvre Honoré, obsédé par l’argent, se tuait à la tâche pour envoyer aux journaux ses textes bouclés qui paraîtraient sous forme de  feuilleton, avec en prime un peu d’argent frais qui lui permettrait de rembourser ses créanciers.





vingt-cinq

CE QUE J’AIMAIS EN TE LISANT, ma chère inconnue, rencontrée par hasard, dans ce salon de plein air, c’était nos croisements inattendus, évocations de tel ou tel personnage, paysage, ramages, que je faisais « ricocher » sur des aspects de ma vie, jusque-là enfouis dans ma mémoire morte. Oui, en te lisant, je ressuscitais ce coucher de soleil vu depuis la dune du Pilat, je réentendais un trio de jazz soutenant une chanteuse russe à Washington Square Park, je courrais comme un dératé devant les taureaux  lâchés dans les rues durant la feria de Vic Fezensac, je tournais autour des statues de reines « saintes et dames illustres » du jardin du Luxembourg, en me remémorant quelques vers de Nerval et de Villon.

C’étaient ces forces de renouvellement, qui nous permettent de déchiffrer en nous-même, des pensées qui d’habitude nous échappent.

SOLILOQUANT





Soliloquant passé minuit sur ce papier où court un crayon donnant des nouvelles d’un passé qui n’existe plus.

Ce sont mes jeux d’enfant, sans sœur ni frère, dans le couloir d’azulejos, séparé d’une porte de l’étable, où l’on entend les bœufs roumier. (ruminer)

Au fond du corridor, s’ouvre la porte sur l’ort, le jardin familial qui, « à la saison », nous nourrit.

On entend sur le soir les cris des martinets et mon père piquant sa faux.           

Et pour la suite, imaginez…

Mon crayon gris, à force d’appuyer, s’est cassé…

LA MER S’EST ENNEIGÉE





La mer s’est enneigée, son livre blanc ridé

D’autant de feuilles blanches, grises, vertes, bleues.

« Ô la neige, regarde la neige qui tombe ! »

Ma chanson de Claude Nougaro préférée.

Qui tombe, ô la neige, et que n’ai-je l’orgue

de Saint Sernin, pour la cerner, passer au crible ?





Flocons d’argent, flocons de peine, faux nez

du bonhomme de neige, phonèmes.





La neige à fleur de page, cendres et braises bleues.

On y plonge, on y nage, avant qu’elle ne cesse

de tomber, silencieusement,

sur la grève et les feuilles d’olivier de mon jardin d’hiver,

sur les rêves et les fables,

le pelage des rennes…et que sais-je ?





11/01/2021

LES DEUX SOURCES DE COLETTE





Il y a un demi-siècle, et plus, que je parcours un livre avant de m’endormir.

Cette nuit c’étaient ces lignes cocasses de Colette évoquant le voisin d’un jardin attenant,

qui bêchait parlant à son chien blanc qu’il teignait au 14 juillet « la tête en bleu et l’arrière-train en rouge. »

À mon réveil, un peu avant 7 heures, je reprends « Sido », stupéfait, étonné et ravi,

d’apprendre que cette mère unique réveillait l’été sa gamine à trois heures et demie !

La petite « Beauté, Joyau-tout-en-or », s’en allait « un panier vide à chaque bras, vers les fraises, les cassis et les groseilles barbues ». Revenant à la cloche de la première messe, mais pas avant de s’être saoulée des fruits sauvages recueillis et d’avoir goûté l’eau de  deux sources perdues.

Quand sa plume lui dicte ce dernier souvenir, l’écrivaine qui a atteint les trois quarts de sa vie,

souhaite qu’ « au moment de tout finir », la saveur des sources emplisse encore sa bouche, « et que j’emporte, avec moi, cette gorgée imaginaire*… »

Avant de tout finir, formule ouverte à tous les vents.

Ce matin du lendemain de Noël 2020, c’est Mistral fou qui retient un temps mes volets.

Durant ses derniers jours, ma femme, ma « semblance », ma moitié, ne voulait plus qu’on les ferme la nuit.

Elle voulait encore goûter la saveur des étoiles, le pâle dernier reflet d’un monde qui allait la quitter.





*Et que j’emporte entre mes dents un flocon des neiges d’antan. Brassens (Le Moyenâgeux) Hommage à François Villon

SOLIDARITAIRE suivi d’un ABÉCÉDAIRE CAPRICIEUX

solidaritaire un mot-valise qui me va comme un gant
le dictionnaire capricieux : gérard genette marcel proust
solidaritaire
un abécédaire capricieux
les Noms et l’inconnaissable Marcel Proust