UN POÈME À LIRE LES YEUX FERMÉS

J'écris comme un délire ce vers à goût de nuit
Puis cet autre oubliant sur ma lyre qui je suis

J'écris ce poème désuet sans attrait
dans le désert
Sans mes absents et mon absente
à grands traits

J'écris avec mon nouveau stylo Stabilo
(pour surfaces lisses, papier, verre, métal)

J'écris par intermittence mais sans ratures
Une présence qui essaie d'oublier toute littérature

J'écris en feuilletant des livres, en général
Ô lit heureux l'unique secrétaire de mon plaisir*

Et j'écris en particulier sur des livres que personne plus ne lit
à part ceux et celles qui côtoient des rimes à n'en plus finir

J'écris à voix basse ou de cette voix sans personne
qu'affectionnent les poètes qui privilégient la mise en page

J'écris cette quinzième ligne qui atteint la limite
de ce poème à lire...les yeux fermés

*Rémi Belleau (1528-1577)



une voix féminine sans personne lit ce poème à écouter les yeux fermés

ATTENTION POÉSIE

à Michel de Montaigne,

Toujours on reçoit en plein nez ce poteau : ATTENTION POÉSIE. Pourquoi?
Franchement je n’en sais rien, je me le demande.
Je ne m’obstine à écrire des poèmes peut-être que pour tâcher de savoir.
Jacques Réda
Une lettre à Action Poétique (29 mai 1977)
 

Je ne sais pas ce que va dire le poème,
Mais tout en le faisant,
Je vais indiquer ma manière de procéder :

Ici et maintenant – c’est la nuit –
et j’ai préparé mon activité particulière
ainsi :

J’ai écouté les silences pianistiques de John Cage
J’ai lu un entretien d’Octavio Paz
qui m’a – par parenthèse – soufflé les premiers mots
que j’ai traduits
J’ai dessiné le signe chinois Xue (étudier)
Avec en vis-à-vis une page de 77 « hypnographies »


Maintenant que peu à peu sont venus le souffle et l’énergie,
Le texte peut se tramer,
S’imaginer ligne à ligne,
Persévérer dans l’attention extrême,
L’humour et la fantaisie,
Le rythme lent ou rapide,
S’ouvrir à la polysémie

Ah! j’oubliais :
pas de rature…
j’écris au fil de l’épée

Le poème peut maintenant s’affirmer
avec ses variétés d’un unique moment :

L’épée pour la plume
Coltrane qui a remplacé Cage
et cette allure vagabonde
retirée des occupations communes du monde
qu’appréciait tant Montaigne

Je m’imagine que l’infatigable lecteur écrivant ses Essais
 Sera pour les derniers accords de ma pièce,
mon lecteur essentiel

Je l’imagine à mes côtés
Secouant après cet exercice,
(qu’il nommait « de l’exercitation »),
le kaléidoscope des résurrections :

Tout un poème !



J’ai dessiné le signe chinois Xue (étudier) Avec en vis-à-vis une page de 77 « hypnographies »

ÉCRIRE UN POÈME MAIS JAMAIS LE MÊME

Écrire un poème
Mais jamais le même
Ça t’en bouche un coin

Écrire un poème
Sur un livre de Rhétorique
En mangeant des éclairs au chocolat
(Ça ressemble à du Pessoa)


Écrire un poème
Sur un horizon de chiens
Qui aboient
(Ça c’est du Lorca)

Écrire un poème
En comptant ses pieds
(Ça c’est désuet)

Écrire un poème
À contre-courant
des rivières et des rus
(Quand personne ne le liru !)


Écrire ce poème
D’un trait de plume
Sur un bloc
À dessein

-Muss es sein ?
- Es muss sein !

(Le faut-il ?
Il le faut !)

https://www.leseditionsdunet.com/livre/un-dictionnaire-part-moi

ÉCRIRE UN POÈME MANGÉ PAR LES VERS

Écrire un poème à deux heures du matin
C’est vous l’aviez remarqué un alexandrin

Écrire un poème à la main
Mais pas toujours à sa main
Il se peut qu’il nous échappe
Qu’il se perde dans le noir

Écrire un poème dans sa tête
Puis l’oublier
C’est la loi de Mémoire
Qui comme la mer
A des reflets changeants

Écrire un poème au tableau
Pour les enfants du C.P.
Qui goûtent à la joie
Des rimes et des résonnements

Écrire un poème sur sa tablette
Entre deux stations de métro
Place des Fêtes Raymond Queneau

Écrire un poème sur les Murs de Mai
Les murs ont la parole 
68 fois multiplié par 68
Aux Editions Tchou Blanc

Écrire un poème en urgence
Bouteille d’encre projetée
Dans sa bibliothèque en feu

Écrire un poème de guerre lasse
Louve Basse mordant la tête
Du sadique blondinet
Criminel de haute intensité
À la tête du vieil empire russe fantasmé
Qu’il ne faudrait montrer à la télé
Qu’affublé d’une tête de mort

Une sale tête de mort mangée par les vers
D’un poème écrit en urgence
À deux heures du matin


une voix lit le poème sur une voix chantant du jazz

POÈME NOUVELET

Une fois de plus je vais écrire poèmes
Fatiguer les pages d’un carnet nouvelet
Me remémorer les vers dits « d’anthologie »
Et puiser chez mes frères et sœurs d’aujourd’hui
Poèteris Poètereaux Poétisses par centaines
Mais tous sans nom connu comme anonymes


Oubliez s’il vous plaît cette entrée ridicule
Oubliez vos animaux malades de la peste
de la littérature consommée sur tablette

Et que nul n’entre ici s’il ne met pas lui-même
la main, à ses exercices d’exorcismes 1

1 Henri Michaux

https://www.leseditionsdunet.com/livre/un-dictionnaire-part-moi

Dans un monde régi par la logique du marché, où l’individu doit être rentable ou périr, la poésie n’a pas de prix : innocente, dérangeante, pauvre et sans valeur marchande, elle est toujours l’humaine mesure, au carrefour des rêves et des réalités, un cami compartit,« un chemin partagé », qui relie maille après maille ses lecteurs dispersés, joie et douleur mêlées dans un simple poème, qui ne fait que passer…