OUBLIER SES OUBLIS

J’ai idée cette nuit d’écrire sur l’oubli. Ça m’est arrivé bien des fois, mais il faut croire qu’avec un pareil exercice, on n’est jamais sorti de l’auberge. L’auberge de la mémoire où, dans quelque pièce cachée, on accumule ses oublis : un mot au bout de la langue, le nom d’un camarade qui fréquenta la même école primaire, le souvenir d’un temps que les moins de (quatre) vingt ans ne peuvent pas connaître. Pourtant si jadis, naguère, on l’a noté et conservé dans un cahier, un memento, on peut le retrouver, ce souvenir dont on ne se rappelait plus. Mais, pourvu que l’on désire faire encore mouvement dans ce qui nous reste de vie, on lui dit définitivement, Adieu !

ASSIS SUR LA COLLINE

manuscrit premier jet




trois septembre

assis sur la colline à la sortie du bois de pin

une pincée de soleil après la petite pluie

 mer aperçue à l’horizon comme un toit d’ardoise

entre deux branches de pin

peintes (on dirait) par Cézanne ou Zao Wou-Ki

un hélico passe en direction de la Camargue

(mémoire : souvenir en creux

ai-je lu quelque part)

Settimana Romana*

(un titre dont l’ensemble musical qui le jouait

s’est effacé de ma tablette)

*Ramon Fossati Sextet

UN SONNET ENCOR UN





Un sonnet encor un que Person’ ne lira

Excepté celui qui l’écrit sur son cahier

De contes à dormir la nuit dans ses blancs draps

Un sonnet de Bibi ex-Villon ex-Yéyé





Un jeu mais pas que marronne le père Homère

Créateur de Personne Ulysse l’Inventif

Ah si tu me voyais faire ces vers Ô Mère

Tu te gratterais à coup sûr tes derniers tifs





Des sonnets de mémoire j’en connais un moulon

Moulins à vent des nuits conteuses d’insomnies

Mais çuilà que j’écris en large zé en long





Même s’il disparaît n’est dû qu’à mon génie

Sonnet je suis sonné mais pas tout à fait seul

Quand Poésie s’endort le corps dans son linceul





8/8/2021

un sonnet encor un

LA MÉMOIRE ET L’AMER OUBLI





…l’honnête témoignage de sa mémoire, un amoncellement de choses brisées, pacotilles miroitantes ou éteintes, désassemblées, et que nul ciment ou fil d’or ne relie.

Jean Vilar, Chronique romanesque.

Toujours la mémoire, telle une magicienne qui nous joue des tours, qui sort du chapeau ce que nous croyions avoir oublié. Bergson écrit que nous portons en nous toute la durée de notre temps personnel.

Comment, si l’on y songe, ne pas en être écrasé ?

Tu te souviens ? (conversations) Souviens-toi ! (comme un mot d’ordre). 

Je me souviens (comme une machine littéraire).

Toujours la mémoire, telle une magicienne qui jongle avec l’art d’oublier.

J’ÉCRIS opus 10





J’écris de mémoire en me remémorant les moires, les reflets
et leurs effets capricieux

J’écris entre égarement et confusion,
en attendant de retrouver,
comme par miracle,
les rimes et les rythmes
des Chantefleurs et des Chantefables

J’écris pour le négrillon qu’Ali Gator
voulait croquer au réveillon

J’écris pour la baleine
et pour ses baleineaux 

J’écris pour la jeunesse de Robert le Diable
transfiguré en dromadaire
pour son ami Apollinaire,
en ver luisant
pour Edouard Glissant

J’écris Tout Monde
Tout l’monde est malheureux
Tout l’temps

J’écris de Natashquan
Où le temps s’arrête

J’écris de ce pays
Où Vigneault m’attend

J’écris pour l’œil des hiboux
Qui voient rouge
Quand ils me voient cultiver
(noir sur blanc)
Le tumulte et le changement

J’écris de droite et de gauche,
Dextroverse, sinistroverse, arabe, hébreux

J’écris chinois

J’écris de plume et de calame,
De pinceau et de stabilo,
Ces feutres pointes fines
Que j’apprécie particulièrement

J’écris ironie de l’histoire
à ma fille gauchère
qui me lit en miroir
et se faisant m’aide à parfaire
mon dictionnaire à part

J’écris n’en revenant pas
D’avoir été gamin, enfant,
Homme jeune, quadra, quinqua
Et dans quatre ans (qui sait ?)
Multipliant par quatre mes vingt ans

J’écris envoyant
au diable l’écriture et les âges de la vie

J’écris comme un commencement
qui recommence
Et qui n’en finit pas



Avec Robert Desnos, Apollinaire, Edouard Glissant, Gilles Vigneault, Baudelaire, Pauline Dorio