QUELLE MAGNIFIQUE SOIRÉE

Il avait dit, je préfère ne pas, commençant ainsi sa résistance par anticipation.

Antonio Tabucchi (Tristano muore)

Il y a un an que je n’ai pas vu le monde, me balançant, depuis mon hamac. Pour la date, vous n’êtes pas obligé de me croire, mais pour la pièce tissée (et bariolée) que j’ai ramené du Venezuela (petite Venise), oui. Après l’avoir arrimé ici et là, le hamac (el chinchorro l’appellent les paysans du llano), a, depuis un bon lustre, trouvé sa place définitive, entre l’amandier (au sud) et l’abricotier (dans l’axe de l’étoile polaire).

Alors voilà, de mai 2021 à mai 2022, « il s’en est passé des choses », comme aurait pu dire la Françoise de la Recherche, mais l’essentiel, c’est qu’une année après, j’ai le plaisir de réamorcer cette « écriture de hamac » que je poursuis depuis de nombreuses années (cinq lustres, pour le coup, cette fois). C’est réglé comme du papier à musique, un livre m’accompagne et, moitié le lisant, moitié regardant ce qui m’entoure (les martinets, ce soir, le panache des avions qui tracent vers l’Afrique, les feuillages et troncs de mes arbres…) j’arrive aussi, à faire de brèves bouffées d’écriture sur les pages blanches ou dans les marges du livre qui m’accompagne. Pour ce recommencement il s’agit de Tristano muore (« Tristan meurt » a choisi comme titre le traducteur). Che magnifica serata sembra proprio preparata da una fata delicata (« quelle magnifique soirée qui semble avoir été préparée par une fée délicate ») : c’est le début du livre, mais ce n’est pas de son auteur,  il s’agit des paroles d’une chanson populaire des années d’avant-guerre, (celle de l’an quarante). Voilà, cette année tout (re)commence par une chanson.

une voix sans personne

UN POST HORS THÈME





Este río de Urubamba
Quasi quasi me ha llevado
Una linda profesorita
En sus brazos me ha salvado

Folklore péruvien


J’ai dormi sur les pierres de Macchu Pichu et de Pachacamac

J’ai bercé mon pitchou en lui chantant des berceuses dans son hamac

Je me suis baigné dans la rivière Urubamba
Avec ma linda profesorita

À qui je dédie post mortem
Ce post hors thème


"Cette rivière d’Urubamba
A failli failli m’emporter
Une belle petite professeure
En ses bras m’a sauvé"

CELLE QUI N’EST PLUS LÀ





Je vois celle qui n’est plus là

Je vois celle qui file la laine
Dans sa clairière de l’Amazonie
Les seins nus autour du fuseau
Se balançant dans son hamac 
Couleur de rocou

Je vois celle qui s’accroupit devant la poste
Comme un fantôme enveloppé d’un fichu
À tête de taureau

Je vois celle qui lie les bottes de paille
Et les gerbes de blé

Celle qui lit Roule Galette

Celle qui s’enfonce dans la mer




CHANSONS





Une chanson de pauvre mais que ce pauvre chante

Proche des larmes au creux des nuits

Une chanson de riche qui en a pour ses sous

Saoul saoul comme l’Arsouille qui se disait Milord





Une chanson de mort étendu sur son lit

Ou perché sur un arbre

Dans un hamac piaroa

Au son des maracas





Une chanson de vie qui joue avec le feu

Répand ses petites fleurs

Sorties de sa clarinette

Ou d’un sax soprano





Une chanson sans paroles

Que l’on ne sait comment finir

Et que l’on abandonne de guerre lasse

Aux fantômes des souvenirs