J’OUVRE UN LIVRE

J’OUVRE UN LIVRE pour y piquer quelques lignes pour m’y perdre pour y laisser intactes ses alouettes vers l’infini et Orphée au paradis J’ouvre un livre un serpent y dormait un sonnet y tournait remuant ciel et terre de la pampa argentine J’ouvre un livre à vrai dire c’est ma vie unique à vrai dire c’est la prochaine citation le rendez-vous elliptique : c’en est fini de venir au secours des images d’hier J’ouvre un livre douleurs de l’amour doux heurts petits secrets d’abord crus puis étouffés J’ouvre un livre blanc c’est mon autoportrait ce jeudi onze mai de l’an deux mille vingt-trois J’ouvre un livre où méditent les approches approximatives d’un enfant d’un homme d’une femme d’un kiosque où les miroirs du numérique ont remplacé le papier journal J’ouvre un livre embrouillé de pages de lignes et de propos : il y a énormément d’étoiles peut-être trop J’ouvre un livre écumeux salé vagabond bruissant tournoyant navigable indigné inconstant soucieux pacifique dérobé J’ouvre un livre apparemment réel apparemment rêvé celui de ma vie unique longtemps confondue avec celle des autres Un livre de sable de calcaire et de battements d’Elle mon Alice qui dort depuis mille ans entre ses pages vierges

https://www.leseditionsdunet.com/livre/un-dictionnaire-part-moi

UN LIVRE SAVON

Ce livre entre les mains m’échappe absolument

Me glisse entre les doigts tel le savon de Ponge

Silence sur la page je ne vois plus les mots

C’est de la bouillie pour les chats et les chiots

Une sorte de lave qui ma cervelle ronge

Un coup porté à Teste de monsieur Valéry

Cultivant l’art des restes et des amphigouris

(le reste dans la marge est hélas illisible)

ON OUVRE UN PETIT LIVRE

manuscrit premier jet en passant à l’écriture clavier (ci-dessous) le texte a été dégraissé

« ON OUVRE UN PETIT LIVRE ON TOMBE SUR QUELQUES FRAGMENTS, tout à coup on s’aperçoit que ces fragments, on aurait pu les écrire, on se retrouve en eux et, à chaque relecture, on éprouve le même bouleversement, la même surprise inépuisable » 1  Chaque nuit entre deux sommes, on vogue toujours et encor, vers l’île d’un poème incertain, tournant et retournant nos feuilles d’encres pourpres dans la colère ou les ivresses pénitentes 2  On ouvre un opuscule au hasard, on tombe sur un empereur de l’ancienne Chine qui a tout abandonné, l’ivresse du pouvoir et ses palais, pour, dans le secret, écrire un livre et construire un labyrinthe, sans penser qu’un livre en construction doit avoir les mêmes lois que celles du labyrinthe, il faut prévoir les moyens d’en sortir, sinon c’est le chaos. Le cas est présenté dans la nouvelle intitulée Le jardin aux sentiers qui bifurquent : Le jardin aux sentiers qui bifurquent est une énorme devinette ou parabole dont le thème est le temps, cette cause cachée qui interdit la mention de son nom. Omettre toujours un mot, avoir recours à des métaphores inadéquates et à des périphrases évidentes, est peut-être la façon la plus démonstrative de l’indiquer. » 3 Ainsi ce fragment 624 que l’on vient d’écrire comme une suite ou un pied de nez au défi borgésien (le lecteur jugera) : Tu n’as ni royaume ni cheval Mais ce minuscule oiseau au bec de plume qui vient la nuit te visiter et te permet sur le papier de murmurer tes petits secrets. Ou bien, cette autre amorce d’un texte qui fut publié par un éditeur de la rue Racine à deux pas du théâtre de l’Odéon : Tu as perdu le compte des jours mais pas des nuits Ces nuits où pas à pas tu grapilles un peu de cette éphémère existence que par un tour de passe-passe tu as réduit à Une minute d’éternité 4  

1 Gustave Roud 2 Rimbaud (Voyelles) 3 Borges 4 Dorio (Librairie-Galerie Racine) 2008

ART DE NOUS RENDRE HEUREUX

ART DE NOUS RENDRE HEUREUX par l’écriture de textes faits à la main avec des mots puisés dans les mots de livres épuisés Au bout d’une vie d’exercice de la poésie, ma conviction la mieux ancrée est que celle-ci, la poésie, ne va nulle part. 1 De là qu’elle ne serve à rien, il n’y a qu’un pas, que nous ne franchirons pas. Pas plus que nous ne demanderons Pitié pour nous qui combattons aux frontières de l’illimité et de l’avenir 2  Art de nous rendre heureux par la lecture d’infinis traducteurs qui remettent sans cette notre Odyssée sur le métier : Muse, dis-moi le héros aux mille expédients, qui tant erra, quand sa ruse eut fait mettre à sac l’acropole sacrée de Troade 3  C’est l’homme aux mille tours, Muse, qu’il me faut dire, celui qui tant erra quand, de Troade, il eut pillé la ville sainte   O Muse, conte-moi, l’aventure de l’Inventif celui qui pilla Troie, qui pendant des années erra Chante par ma voix, Ô Muse, l’Homme aux nombreuses ruses qui tant et tant fut chahuté, après (que l’une d’elle eût permis) la mise à sac de la fortification inexpugnable de Troie Et pour ce qui est de la notion de « traducteur », après avoir « listé » une somme d’impressions venues des choses et des êtres qui dans la réalité l’ont entouré, (soit  l’ombre d’un nuage qui nous enveloppe en passant sur le pont de la Vivonne, une phrase admirable de Bergotte, l’écrivain, une remarque à mi-voix faite par le narrateur chez les Guermantes, un peu grisé par leurs vins), l’auteur-phénix de la littérature française conclut ainsi sa phrase : Je m’apercevais que, pour exprimer ces impressions, pour écrire ce livre essentiel, le seul livre vrai, un grand écrivain, n’a pas, dans le sens courant, à l’inventer puisqu’il existe déjà en chacun de nous, mais à le traduire. Le devoir et la tâche d’un écrivain sont ceux d’un traducteur. 7  Art de nous rendre  aptes à nous dessaisir de la magie du verbe qui faisait mousser les images surréalistes, voilà que notre  Bergère Ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin 8qui anticipait le Manifeste, se transforme dans le sonnet d’un mathématicien en Une amoureuse à la grande poste du Louvre (qui) Pousse fébrilement sa lettre dans la boîte…Un jeune homme aux cheveux de pohètes L’attend sur le trottoir mangeant des cacahuètes 9 Art de nous rendre sensible au fait que même si nous constatons la désertion par « les masses » du fait poétique (excepté dans le domaine de « la bonne chanson française ») la messe n’est pas dite : Qu’un oiseau rouge dans l’aube Entre et se repose Un instant parmi les livres  Vaut la peine de vivre 10

1 Salah Stétié 2 Apollinaire 3 Médéric Dufour et Jeanne Raison 4 Victor Bérard Jean Bérard Robert Flacelière 5 Philippe Jaccottet 6 Jean-Claude Angélini 7 Marcel Proust 8 Guillaume Apollinaire 9 Jacques Roubaud 10 Claude-Henri Rocquet

L’ADIEU AU LIVRE


Achevé d’imprimer le 30 décembre 1976
Achevé de relecture le 29 mars 2022

Maintenant mon livre Adieu
Tu as fait ta vie Joué ton rôle
Suscité critique et querelles de Lettrés
Ignorance des Philistins
Et des épiciers 


Adieu tes vers
Et ton papier noirci
Par la Nécessité
De n’être que cette activité 
Parfaitement inutile
Que tu nommas -par antiphrase-
Livre de lectures1

1 Un livre écrit par la délicieuse Marthe Robert (25 mars 1914-12 avril 1996)