GLANES

GLANES

                Chaque jour et la nuit par intermittence, je cueille ma poignée de glanes : citations (et récitations), récits de vie, mémoires des morts, étymologies des dictionnaires, phrases étirées des prosateurs  ou condensées des poètes.

                Poignée de glanes, bouquet de bagatelles et de calamités, que m’offrent aussi les journaux qui rivalisent de titres approximatifs, comme l’homme de Tzara (ex Dada), qui n’est pas le fragile marcheur de Giacometti, ni le coq déplumé lancé dans l’assemblée par Diogène le Cynique s’exclamant : -Voilà l’homme de Platon. (prenant au pied de la lettre la définition du maître de l’Académie : « l’homme est un animal bipède sans plumes »)

                Chaque nuit et le jour je libère cette énergie, antidote des modes et des « servitudes volontaires », pour redonner tout son prix à nos inestimables et vulnérables vies.

l’homme de Giacometti musée national Washington avril 2018

LA MAIN FRATERNELLE DE L’HUMOUR ET L’AMOUR DES CITATIONS

La politesse de l’humour
L’humour proche de l’amour
L’amour de la discrétion
La discrétion qui peut à la longue verser dans la résignation
La résignation de l’à-quoi-bon
À quoi bon tendre la main fraternelle de l’humour
à ceux qui sont plus manchots que les pingouins 1
Les pingouins qui selon Wikipédia désignent des hommes 
vêtus d’un complet noir et d’une chemise blanche
ou d’un smoking
Veste à carreaux ou bien smoking 
Un portefeuille dans la tête
Chemise en soie pour les meetings
Déjà voûté par les courbettes
C’est l’homme
L’homme ironique de Léo Ferré lié à une sorte de désespoir 
Le désespoir de Françoise la servante au grand cœur
« au sourire noir et gluant » parce que chassée par la Mère poule
de la chambre  du narrateur d’À la Recherche du temps perdu
Perdu pour perdu 
Pratiquant à contre-poil la figure de l’épanorthose 2
(ça ça vous épate bien un peu, non ?)
Un peu de citations en trompe l’œil
Qui se mordent la queue
La queue coupée du chien d’Alcibiade
L’ami de Socrate à la laideur charmante
Telle ces petites figurines que l’on appelait dans l’Antiquité les Silènes :
vue de l’extérieur elles représentaient un joueur de flûte grotesque
mais à l’intérieur était cachée la figure d’une divinité
Divine Muse qui accompagne ceux qui aiment
l’allure poétique : à sauts et à gambades
et surtout ajoutait Montaigne en vers latin d’Horace
Divine Muse et toi Divin Apollon
Accordez-moi de jouir (…) d’une santé robuste
Avec toutes mes facultés intellectuelles
Accordez-moi de ne pas traîner une vieillesse honteuse
Et privée de la Lyre

encre de Chine sur toile blanche 60×80 cm dorio 15 juin 2022

LA MAIN SECONDE

…effleurer et pincer par la tête ou par les pieds tantôt un auteur, tantôt un autre ;
nullement pour former mes opinions ;
mais pour les assister piéç'a (depuis longtemps) formées,
seconder et servir.
Michel de Montaigne

Vivre de peu de chose
Accoudé au balcon de sa nuit sauvage 1

Vivre de ces citations glanées
par un guetteur placé à la plus haute cime 2
Celle où il s’interdit de tourner son regard
vers la mer 
cet horrible papier de verre
qui gratte les rochers,
les corps et les âmes 3

Laisser courir cette plume d’un pays inconnu
Qui décortique chaque voyelle de son nom interdit 4 

Vivre de ces images innocentes, imprévues,
puisées dans des livres absents depuis belle lurette
de  toute librairie…


La main seconde est une étude sur les citations d’Antoine Compagnon
1 Julien Gracq (nom de plume) 1910-2007 2 Hubert Juin (nom de plume) 1926-1987 3 Jean Giono (1895-1970) 4 Paol Keineg (1944-    ) 







POUR FAIRE DE MON ROMAN UNE ŒUVRE D’ART OUBLIEZ SON TITRE 50, 51, 52





cinquante

UN ARTISTE DE LA CITATION  doit savoir trouver en elles des solutions pour toutes les circonstances

de sa vie. Et, en particulier, durant ces moments où il écrit des pages et des pages d’essais, de romans, de récits, de poèmes ou de rien du tout d’identifiable.

Ce sont nos arts d’échouage, où l’on se tient à ras du sol, pour avoir, en nos moments où l’on ne sait plus

bien qui l’on est, la sensation de survivre.

« Artista citador », je me laisse guider dans ta langue tras los montes, qui m’indique cette nuit comment être en paix avec nos morts. « Tener un encuentro a pie de tumba y en sigiloso monólogo poder decirles, con cariño, lo que tendría que haberles dicho en vida. »

(Rencontrer nos morts au pied de leurs tombes, pour, en toute discrétion, pouvoir leur dire, affectueusement, ce qu’on aurait dû leur dire de leur vivant ». (ma traduction)

italiques Enrique Vila-Matas (Esta bruma insensata)





cinquante-et-un

JE N’AI JAMAIS ÉT֤É UN FAN DE L’ESPRIT DE L’ESCALIER et d’ailleurs je serais bien en peine d’expliquer à un enfant de quoi il s’agit. Dernièrement me trouvant au Moma devant la mariée descendant l’escalier, j’ai lu, sur le cartel attenant au célèbre tableau, les recommandations du maître du Ready Made : pour faire de mon tableau une œuvre d’art oubliez son titre. Et entre parenthèse suivait la phrase fatidique : (à moins que vous n’ayez l’esprit de l’escalier.)

Quand je sortis du Museum of Modern Art, je pris un bus à étage, comme par défi, qui me conduisit vers Times Square, où cent mariées planant au-dessus d’un escalier me sautèrent aux yeux.





cinquante-deux

ÇA DEVAIT ARRIVER, les Exercices de style du bon Queneau, utilisés comme matériau de remploi, cent ans plus tard, par un romancier en manque de métalepses. Voilà donc que le type au long cou, « chapeau mou avec cordon remplaçant le ruban », descend de la plate-forme de l’autobus S, et se fait tout de go, écrabouiller par un tramway venant en sens inverse.

Il paraît que c’est arrivé à l’architecte de la Sagrada Familia, un jour qu’il rêvait, plans en main, devant son édifice, en construction perpétuelle. Mais, le récit se corse, quand on apprend que la victime se relève et proteste devant cette fin non prévu dans le cahier des charges de notre romancier Oulipien.

D’où la métalepse.

J’ÉCRIS opus 16





J’écris en catimini

J’écris à Cathy Taquité

J’écris pour lui expliquer

Que ma tactique était toc

J’écris de tics et de TOCS





J’écris en aparté

J’écris À l’Écart

dans la maison de Michel Butor

J’écris a parte

J’écris sur un papier bon public

J’écris en regardant Arte





J’écris en me souvenant des petits bonhommes de Folon

Qui ouvraient et clôturaient les programmes d’Antenne 2

J’écris comme ces drôles d’oiseaux

Portant chapeau sur la tête

J’écris d’abord dans ma tête

J’écris comme on parle au papier





J’écris de ma main gauche

(la plus gauche des deux)

J’écris Sauve qui peut

J’écris mais je ne m’enfuis pas

J’écris que je mourrai à Paris au cours d’une averse

Un jour dont déjà je me souviens





J’écris I Remember

J’écris de remembrances en remembrances

J’écris en brassant des souvenirs plus ou moins inventés

J’écris faux Narcisse et vrai…

(le mot me manque)





J’écris en état de frayage

J’écris en cherchant le chemin qui n’existe qu’en le frayant

J’écris sans routine ni brouillon

J’écris dans les parages

J’écris l’enrage (de l’écriture)

L’an rage (le mois de Mai de 68)





J’écris sur une table qui avant d’avoir été installée dans le salon

a voyagé dans un wagon parti de la Forêt Noire





J’écris sur de petits carreaux d’écolier

J’écris sur une seule face

J’écris pile poil après minuit

(sauf si je m’endors pour un premier somme autour de minuit)





J’écris en imitant mon écriture au tableau

Quand je l’enseignais au CP

J’écris à grands coups d’épées

Sur mon carnet de citations

J’écris sans mon Mont Blanc

Que m’avait offert Nadège

Et que j’ai perdu connement dans la neige





J’écris -vous l’aurez reconnu- en écoutant Nougaro (le mont blanc)

et Thelonius Monk  (Round Midnight)

J’écris en lisant Cesar Vallejo

(Me moriré a Paris con aguacero)

J’écris avec Boby Lapointe (Ta Cathy t’a quitté)

J’écris avec Montaigne (comme il parlait au papier)

J’écris vivant heureux en attendant la mort

(selon le dérisoire projet de Desproges)





J’écris vie critique,

tissée d’expériences multiples

J’écris Liberté