DOUCE FRANCE REVISITÉE





-et dans ton rêve que cherchais-tu alors ?
-…la Douce France
- et ?
- et justement je ne savais ce que le terme recouvrait…

-la chanson de Trénet peut-être ?
- non je n’étais pas vêtu d’une blouse noire
et nulle réminiscence platonicienne n’était à l’œuvre

-ta Douce France n’était-ce pas le nom de cette claveciniste
qui jouait à merveille les barricades mystérieuses 1
-belle hypothèse
maintenant que tu l’évoques j’ai connu une douce France
qui jouait de l’épinette
et qui après les événements de Mai 68
descendit en Ariège pour vivre en communauté

-en Art Y Ai-je gagné merveilles des chemins de traverses
et d’errances
(je me souviens c’était un de tes chants naguère)

-oui un antidote à la France Rance
des discours moisis de l’an quarante
que des voix chevrotantes tentent de rétablir aujourd’hui

En regardant vers le pays de France
Paix est trésor qu’on ne peut trop louer
Je hais guerre point ne la doit priser
C’est Douce France que mon cœur doit aimer

Charles d’Orléans


MA FEMME





Ma femme à la chevelure de feu de bois
André Breton 1896-1966)

Ma femme de Mai 68
à la langue jouissive des mots des murs 
à la chevelure de sable sous les pavés
aux yeux de grenades éclatées

Ma femme à la bouche de mûres et de réglisse
au visage de madone baroque
aux lèvres d’un livre ouvert sur les promesses de l’aube
aux oreilles de mistral et de tramontane

Ma femme aux seins de mailles à partir
au nombril de voie lactée
au sexe de phénix et d’hirondelle
aux paroles de perles d’oursines

Ma femme sans fin
Aux mille couleurs d’éternité

ma femme (avec la voix de Nina Simone)

J’ÉCRIS opus 1





J’écris en levant les lièvres d’un gîte

Où La Fontaine songe : cet animal est triste

                                        et la crainte le ronge
 

J’écris en écoutant les quatuors de Beethoven

devenu à cette époque sourd, sourd sublime
 

J’écris en traçant dans l’air la langue des signes

J’ai l’air d’un idiot (d’un idiot utile ?)
 

J’écris en posant des questions à mon lecteur futile

Fût-il pervers polymorphe ou slameur insigne
 

J’écris sur les nuages qui passent ici

Et sur les pavés que se passèrent de main en main

les petits gars et les jeunes filles de Mai 68

 
J’écris sur l’océan qui bouge depuis le premier bain

de vagues et de houles avant mes premiers vagissements
 

J’écris sur l’estuaire, exutoire d’un fleuve

Qui baigne mon poème mystérieusement

 

MAI 68 À LA RECHERCHE DU TEMPS PAS PERDU





Il y avait il y avait la Sinfonia composée en 68

par Luciano Bério avec des citations parlées, murmurées,

criées, paroles d’amérindiens extraites du Cru et du Cuit,

extraits de l’Innommable de Sam Beckett, de slogans de Mai

et du nom en boucle de Martin Luther King assassiné le 4 avril,

le  jour même où Daniel Cohn Bendit dit Dany le Rouge faisait ses 23 ans.





Il y avait Belle du Seigneur, Le Vol d’Icare et l’Œuvre au noir,

qui venaient de paraître.





Il y avait ces camarades communistes qui avaient programmé

leur Révolution qui ne pouvaient être menée que par leurs prolétaires

et qui me disaient en pestant :

avec vos conneries vous nous faites perdre dix ans (texto)





Il n’y avait pas que le slogan obscène CRS SS

Il y avait aussi CRS DESSEREZ LES FESSES





Il y avait l’humour toujours l’humour

Mai 68 À la recherche du Temps pas perdu





Il y avait l’amour toujours l’amour

FAITES L’AMOUR PAS LA GUERRE

Make love not war

Siempre el amor Jamás la Guerra

L’orgasme apaisera le futur (anagramme)





Il y avait mon père qui avait connu 36

Côté paysan (une rareté)

Et qui était toujours en Mai 68

La souche que je m’efforçais de prolonger

En usant du fameux rhizome deleuzien





Il y avait ma mère qui me faisait toujours

mes chaussettes mes bonnets au crochet

et naturellement les bocaux de pâté

et les terrines de foie d’oie ou de canard

gavés au maïs maison





Il y avait le métalangage des graffiti

Et toutes les choses désacralisées

Qui redonnaient du mordant

À notre fièvre de compréhension





Il y avait cette qualité suprême

Qui tournait sans cesse dans ma tête

LA F R A T E R N I S A T I O N

Un mot une vertu qu’ont perdu

Tous ses ex-soixante-huit-tards

Devenus par leurs positions de Gagnants

Des Louis-Phippards





Il y avait Il y a une fois une seule

Cette page définitivement tournée

Mais que personne ne sera capable

Tant que vivray     De récupérer !


	

MAI 68 GUÉRIR LA VIE





Il y avait les routards et les beatniks

10 ans avant Mai 68

Clochards célestes

Lecteurs de Sur la route de Jack Kerouac

Et qui se retrouvaient chez Popof

Le café rue de la Huchette





Il y avait il y eut le grand mythe de l’Utopique

An zéro : On arrête tout On réfléchit

Et on invente l’an 01





Il y avait toutes ces questions sur la vie

Plus ou moins bien formulées

Et dont les réponses – c’était le drame-

Ne pouvaient être données sur le champ

C’était ça le leurre de SOYEZ RÉALISTES

DEMANDEZ L’IMPOSSIBLE…





Il y avait une joie incommensurable

Et une marrade généralisée

Qu’est-ce qu’on a pu rigoler

En inventant des slogans en marchant

Qui étaient repris par cent par mille

Ou faisaient flop

Et HOP HOP HOP





On avait en horreur le petit chef autoritaire

Le caporal clairon trompette

Et le général je-vous-ai-compris





Il y avait des ingénieurs agronomes reconvertis en chevriers

Des grammairiens distingués qui farcissaient les murs

de fautes d’ortigrafe

Des sociologues aidant les travailleurs manuels

à coucher sur papier de boucher leur récit de vie

Des antipsys qui ouvraient les murs de l’Asile

suivant la recommandation d’Artaud le Momo

car il s’agissait en Mai 68

de GUÉRIR LA VIE