L’EMPLOI DU TEMPS DES NUITS

L’emploi du temps des nuits où nous veillons solitaires Chacun et chacune devant les rumeurs du monde les collectes de phrases les phares des calligraphes les encres et les couleurs projetés sur la toile les musiques tissant l’étoffe de nos rêves

Lemploi du temps à travers le temps présent où la foule est coupée de la voie des poèmes qui vont et viennent sur nos peines et nos joies les silences de tout ce qui est trop difficile en paroles

Lemploi du temps à lécart à lécoute de nos cocons de mots où lon puise lénergie qui font nos manuscrits toujours inachevés Ondulations arborescences brouillons épars sans ratures ni repentirs

Et tout le reste est littérature

Ainsi se termine la série commencée le 26 juin 2022 sous le titre POUR OUBLIER MAUX ET VIEILLESSE et terminée cette nuit du 17 septembre 2022

CRÉER SA PROPRE LANGUE

Créer sa propre langue c’est un truc de fou ça…de fou de littérature parti en des contrées indéterminées…des années durant nourrissant en secret ses nuits de mille et une pages…qu’il brûle la journée suivante…jusqu’au jour (une nuit magique) où la langue unique et singulière prend…sur un premier cahier que l’on nomme roman du côté de chez Swann…ou bien poèmes faisant bouquets de fleurs du mal…lors les phrases en prose ou les antiphrases écrites en vers…prennent leur envol créant la propre langue de ce forçat d’une écriture…qui bat et rebat les cartes d’un je multiple…jugé par les premiers critiques qui n’ont jamais lu rien de tel…de folie pure…

L’AZUR LES PROSES LES CHOSES ET LE RESTE

L’Azur
Lapis-lazuli
Taches de vins bleus 1
L’azur sans nuit sans mort 2
L’azur et le vermeil
L’azur et le hasard
Venus sur cette feuille
Éclairer l’or
Des proses

Les proses
De l’école première
Des lettres en bâton
Les proses des petits poèmes
Portés comme des sacs de farine
Sur l’dos de Baudelaire
Ses proses poétiques
Dans la saveur
Des choses

Les choses
Quelle affaire !
Les choses de la vie
Le parti pris des choses 3
Les leçons qu’on nous donnait
À l’école communale
Sur la noix et la pomme
La mouche ou la mousse
des bois

Des bois et des déboires
Au parfum de tristesse
Songeries dont aimait se martyriser
Stéphane Mallarmé

Stéphane Mallarmé
L’esprit de l’escalier
Le hasard et le coup de dés
Crise de vers
Exquise crise 
De cette littérature
Dont Verlaine voulait
Tordre le cou

1 Rimbaud 2 Hugo 3 Ponge

À LA RECHERCHE D’UN ROMAN INSENSÉ





CINQUANTE-CINQ FRAGMENTS DE LITTÉRATURE

À la recherche d’un roman insensé





« J’AIME LES LIVRES. J’aime leur monde. J’aime être dans la nuée que chacun d’eux forme, qui s’élève, qui s’étire.»

Pascal Quignard (L’homme aux trois lettres. Dernier royaume, XI.)

« Et je me rendormais un peu, oubliant toutes ces bêtises.»

Franz Kafka (La Métamorphose)

J’ai écrit comme je respire, et sans masque à papier.

JJ Dorio (55 fragments de littérature)





Avant que je ne disparaisse, avant que ne se dérobe mon étrange identité, je pratique le plaisir de faire mouvement sur une page blanche, vierge de toute écriture, en utilisant la ressource dictée par Julien Gracq : en lisant, en écrivant.

-Alors, tu vas encore faire ça ?

-Oui, bien sûr, de haut en bas, et de long en large.

-Et comment passes-tu de ton activité de lecture, à celle de ton écriture ?

-Eh bien…comme ça. Sans vraiment y penser, à sauts et à gambades.*

*Montaigne





un

C’ÉTAIT COMME UN SALON DE ROMANCIERS à ciel ouvert. Une place du Midi, le soir, entre sol y sombra.  J’allai, avec mon épouse, vers une écrivaine éclairée par une rousse chevelure, qui se tenait en marge de la manifestation. Elle avait posé sur un pupitre d’écolier, son pavé. Elle me le tendit et tout en le feuilletant, je lui demandai si ça avait été difficile de le publier.

-Non, pas du tout, répondit-elle. Je n’ai jamais rencontré Madeleine C., l’éditrice, et un jour, mon tapuscrit, comme par miracle, s’est transformé en ce livre de 427 pages, que vous tenez dans vos mains.

Je poursuivis ma lecture en diagonale, comme on dit, en fermant à demi les yeux, comme je lis le tableau d’un peintre que je découvre, mais quand je levai mon regard, revenant, en quelque sorte, à la réalité, Joëlle L., le nom de l’auteure, inscrit sur la couverture, avait disparu.





deux

MAINTENANT TU SAIS CE QU’IL TE RESTE À FAIRE, m’avait dit spontanément ma moitié. Oui, lire et me plonger dans ce pavé de 427 pages, qui me brûlait les mains. Mais, je n’avais pas prévu, qu’à certaines pages, dans les marges du texte, il y avait des ajouts, écrits en complément, de la main même, du moins je le supposais, de Joëlle L.

« J’aime écrire. Quand bien même serais-je la seule à le lire, j’écris chaque jour, à la main, sans ratures. J’écris des histoires que j’ai déjà en tête, quand je m’y colle. J’écris des poèmes qui, au contraire, guident ma main et semblent me déposséder d’un « moi » lourd, pesant… J’ai écrit tout ce livre, récit, essai, roman, je ne sais trop, dans un café de la rue Notre Dame des Champs, sans être jamais importunée. Sauf une fois, où un homme étranger à ce bar, les yeux noyés d’alcool, s’était approché de ma table et m’avait dit : -Toi, tu as des yeux d’espionne.

source « côté dame » Chantal Thomas (Comment supporter sa liberté) « côté monsieur » JJ Dorio (Comment j’écris des poèmes)





trois

JE N’AI JAMAIS ÉCRIT, quelque texte qui soit, dans ce café au nom inconnu. Mais, à cet instant du livre, en train de se faire, ce n’est pas de moi qu’il s’agit. Je ne suis personne et je dois demeurer invisible, si je veux relater, avec quelque chance d’être lu, les histoires extraordinaires révélées par la narratrice.

« Histoires extraordinaires » ? Outre que le titre est déjà pris, je l’ai trop vite écrit.

Des histoires, disons, cet « inépuisable torrent de belles apparences », lit-on ailleurs, là, ou notre narratrice, a puisé ces expressions rares et un brin archaïques, pour se conforter dans son désir d’être, quel qu’en soit le prix, une romancière.


	

SANS REPENTIRS NI RATURES









Emploi du temps des nuits où nous veillons solitaires

Chacun et chacune ruminant devant les nouvelles du monde

Les collectes de phrases

Les phares noirs des calligraphes

Les encres et les couleurs sur toile

Les musiques et leurs partitions alimentant la matière de nos rêves





Emploi du temps à travers ce temps présent

Où le public culturel (dont on nous bassine les oreilles)

Est coupé de la voie des poètes

Ces « inconnus célèbres »qui vont et viennent

Essayant de déchiffrer les plaintes et les joies

Des voix des médias et des rues

Et qui n’oublient l’inflexion des voix qui se sont tues





Cherchant inlassablement dans le plus grand silence

Ce qui, impossible de dire en paroles,

Doit passer par l’écrit





Emploi du temps en attente

À l’écoute à l’écart

Où nous puisons notre énergie

Dans ce cocon de mots

Qui font nos manuscrits

Toujours inachevés





Ondulations arborescences

Brouillons épars

Sans repentirs ni ratures

Et tout le reste est littérature