TOUT EST MU PAR LES MOTS

Et la mer et Homère tout est mu par l’amour
Qui écouter ? Homère a fait silence
Et la mer noire harponne, mugissante,
Et vient à mon chevet avec un fracas sourd.

Ossip Mandelstam
(1891-1937)

Tout est mu par les mots
Paysage, mer, cœur, voix, silence, feu,
Et leur fracas sourd 
Leur rumeur qui vient jusqu’à mon lit
Taillé comme une barque.

Paysage d’un conte
ou un comte perd la vie
au col de Roncevaux

Mer je me souviens d’y avoir plongé
(j’avais vingt ans)
à Sounion
le saint cap d’Athènes

Cœur naviguant à l’estime
à travers les phrases 
qui me sont autant d’amers

Voix d’Homère traduite par ce poète suisse
Qui résida sur Terre à Grignan 1
Conte-moi, Muse, l’aventure de l’Inventif

Silence « terrible, singulier »
Comme des somnambules
Ce noir illimité 2

Feu enfin où Phœnix renaît
Du désert et des cendres

Comme cette page écrite
Sous les rayons d’une lampe de chevet



1 Philippe Jaccottet l’Odyssée 2 Baudelaire Les aveugles


OUVRIR les choses plus que les découvrir





OUVRIR

Mes écrits ne contiennent aucune certitude qui me satisfasse à moi-même, aussi ne fais-je pas profession de savoir la vérité…J’ouvre les choses plus que je ne les découvre.

Pierre Bayle (1647-1706)





Lorsque je fouille dans mes pensées, il y a des noms, et jusqu’à des personnages, qui échappent à ma mémoire, et cependant ils avaient peut-être fait palpiter mon cœur : vanité de l’homme oubliant et oublié ! Il ne suffit pas de dire aux songes, aux amours « Renaissez ! » pour qu’ils renaissent ; on ne se peut ouvrir la région des ombres qu’avec le rameau d’or, et il faut une jeune main pour le cueillir.

Chateaubriand (1768-1848)









Ouvrir un nouveau cahier de 96 pages (17x22cm) Ouvrir les guillemets en recopiant la dernière phrase lue sur son livre de chevet :  Faire un livre qui soit un acte…tel est le but qui m’apparut…quand j’écrivis l’Âge d’homme  (Michel Leiris) Ouvrir l’œil et le bon Ouvrir son imagination Ouvrir sa boîte à malices Ouvrir l’Odyssée d’Ulysse l’Inventif Ouvrir ses poumons devant la mer et ses embruns Ouvrir la prison de Fleury-Mérogis Ouvrir sa muleta à l’écriture considérée comme un exercice de tauromachie  Ouvrir son cœur une nuit sous le dernier croissant de lune Ouvrir la ronde des jurons (les « Scrogneugneus, jarnicotons, bigre et bougre ! » Brassens) Ouvrir la lettre dont les caractères d’écriture nous sont connus (et chers)  Ouvrir la dernière étude sur Montségur Ouvrir la porte du cimetière du Trabuquet où repose son ami Michel à Menton Ouvrir l’album de photographies avec tes yeux de myosotis Ouvrir cette bouteille de vieille prune Ouvrir le vieux cahier des charges (de CRS) de Mai 68 au quartier Latin Ouvrir le dernier livre de poèmes écrit et envoyé par Jean Louis Rambour depuis Bayeux (Quand nous regardions depuis notre terre ) Ouvrir les Nuées d’Aristophane avec la complainte du vent qui s’ennuie la nuit le vent des toits qui pleure et rage Jules Laforgue) Ouvrir le cahier de solfège où tu transcrivis jadis Étoile des Neiges Ouvrir le collier de griffes de Cros (Charles) qui guigne la dame aux yeux de panthère Ouvrir la dernière session du Bird (Charlie Parker) mort sur le palier de la baronne Pannonica de Kœnigswarter (on peut vérifier) Ouvrir le flacon d’encre noire comme la mer là-bas à l’horizon de mon atelier de scribe Ouvrir cette dernière ligne qui clôt dans un sanglot cet exercice d’éparpillement à livre ouvert






	

LA MER S’EST ENNEIGÉE





La mer s’est enneigée, son livre blanc ridé

D’autant de feuilles blanches, grises, vertes, bleues.

« Ô la neige, regarde la neige qui tombe ! »

Ma chanson de Claude Nougaro préférée.

Qui tombe, ô la neige, et que n’ai-je l’orgue

de Saint Sernin, pour la cerner, passer au crible ?





Flocons d’argent, flocons de peine, faux nez

du bonhomme de neige, phonèmes.





La neige à fleur de page, cendres et braises bleues.

On y plonge, on y nage, avant qu’elle ne cesse

de tomber, silencieusement,

sur la grève et les feuilles d’olivier de mon jardin d’hiver,

sur les rêves et les fables,

le pelage des rennes…et que sais-je ?





11/01/2021

OUI C’EST LA MER QUI PEINT CE COIN DU MONDE

une page parmi 33
"Je ne peins pas l'être JE PEINS LE PASSAGE :
non un passage d'âge (ou d'année) en autre :
mais de jour en jour, de minute en minute.
Il faut accommoder mon histoire à l'heure."

Michel de Montaigne




Une librairie spécialisée de New York

à Brooklyn : « Sketchbook project »

possède l’exemplaire unique

fait de collages, peintures et dessins,

soutenus par de courts poèmes

que je leur ai envoyé

Le livret compte 33 pages

Ils l’ont mis en ligne

ici

sur ce lien

à feuilleter pour la Saint(e) Sylvestre (Anne)
sans attendre la Saint Glinglin

CELLES QUE JE VOIS





Je vois celle qui n’est plus là

Je vois celle qui file la laine

Dans sa clairière de l’Amazonie

Les seins nus autour du fuseau

Se balançant dans son hamac

Couleur de rocou

Je vois celle qui mendie devant la poste

Comme un fantôme enveloppé d’un fichu

À tête de taureau

Je vois celle qui lie les bottes de paille

Et les gerbes de blé

Celle qui lit Roule Galette

Celle qui s’enfonce dans la mer