LES VRAIS LIVRES

manuscrit dorio 29/11/2022

« LES VRAIS LIVRES DOIVENT ÊTRE LES ENFANTS NON DU GRAND JOUR ET DE LA CAUSERIE MAIS DE L’OBSCURITÉ ET DU SILENCE » 1 Silence l’arbre remue encore : un spectacle jouissif créé au Cloître des Carmes pendant le festival d’Avignon, l’été 1967. Ça aurait pu être l’histoire d’un cheval noir galopant la crinière en feu, mais il n’est pas venu. Le père Obscurité et la mère Silence ont le plaisir de vous faire part de la naissance de Jean-Jeanne Le Temps. Le temps est un enfant qui joue 3 Le père Silence et la mère Obscurité, leur tâche procréatrice accomplie, se perdent dans les deux temps du romancier : le perdu et le retrouvé. J’ai dit deux temps, peut-être n’y en a-t-il qu’un seul, non que celui de l’homme éveillé soit valable pour le dormeur, mais peut-être parce que l’autre vie, celle où on dort n’est pas -dans sa partie profonde- soumise à la catégorie du Temps. 4 Mais cependant dès que tu dors l’aventure du sommeil commence…5 Et encore plus étrange « UN HOMME QUI DORT tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en s’éveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre » 6 Et la plus grande des confusions peut dans ces circonstances régner, l’homme qui dort est devenu femme, « androgyne bizarre, pétri des sangs divers de ma mère et de mon père » 7  « L’homme qui dès le commencement a été longtemps baigné dans la molle atmosphère de la femme…y a contacté une sorte d’androgynéité, sans laquelle le génie le plus âpre et le plus viril, reste relativement à la perfection dans l’art, un être incomplet » 8 La perfection dans l’art est, naturellement, pure illusion, mais tous les moyens sont bons pour la rechercher. Se mettre, par exemple, « en arrêt », suspendre les informations venues des cinq sens, cultiver la « bonne hypnose ». Ruminer, ressasser, mettre à bonne distance les mots et les choses, pensant le monde dans l’obscurité éclairée de silence.

1 Marcel Proust 2 François Billetdoux 3 Héraclite (l’Obscur) 4 Proust 5 Perec 6 Perec/Proust 7 Chateaubriand 8 Baudelaire

ET DE LETTRES POINT


Quant au livre intérieur de signes inconnus
Pour la lecture desquels
Personne ne pouvait m’aider

Marcel Proust



Le nom ne sort pas
Il n’est même pas
Sur le bout de ma langue
Il est muet

-Essaie l’adjectif,
Me dit une voix
Sortie d’un vague sommeil

Le nom, l’adjectif,
Et pourquoi pas le verbe…
Ça rassurerait la part prosaïque de mon être

Mais s’ensuit un silence
Et de lettres point

SUR LE PAPIER EN SILENCE





Sur le papier en silence
Sur les minuits passés de
deux Sur un air dans ma tête
(inventé Que nul ne sait)
Sur la nuit et sa béance
Sur E égal MC2
Sur ma plume qui s’entête
Sur Montaigne et ses Essais
Sur la montagne Sainte Geneviève
Sur le Panthéon de Soufflot
Sur le souffle de Voltaire et d’Hugo
Sur Jean-Jacques citoyen de Genève
Sur Jean Jacques dont le nom est Dorio
Sur le loriot et ses sept plumettes
Sur le carnaval de Rio
Sur la petite marchande d’allumettes
(Je laisse au lecteur le dernier mot)

TOUT EST MU PAR LES MOTS

Et la mer et Homère tout est mu par l’amour
Qui écouter ? Homère a fait silence
Et la mer noire harponne, mugissante,
Et vient à mon chevet avec un fracas sourd.

Ossip Mandelstam
(1891-1937)

Tout est mu par les mots
Paysage, mer, cœur, voix, silence, feu,
Et leur fracas sourd 
Leur rumeur qui vient jusqu’à mon lit
Taillé comme une barque.

Paysage d’un conte
ou un comte perd la vie
au col de Roncevaux

Mer je me souviens d’y avoir plongé
(j’avais vingt ans)
à Sounion
le saint cap d’Athènes

Cœur naviguant à l’estime
à travers les phrases 
qui me sont autant d’amers

Voix d’Homère traduite par ce poète suisse
Qui résida sur Terre à Grignan 1
Conte-moi, Muse, l’aventure de l’Inventif

Silence « terrible, singulier »
Comme des somnambules
Ce noir illimité 2

Feu enfin où Phœnix renaît
Du désert et des cendres

Comme cette page écrite
Sous les rayons d’une lampe de chevet



1 Philippe Jaccottet l’Odyssée 2 Baudelaire Les aveugles


TOUS NOS TEXTES RESTENT INACHEVÉS comme nos vies 38, 39, 40





trente-huit

C’EST VRAIMENT ÇA LE HIC, devenir cette personne dont on ne sait plus grand-chose, même pas le nom qui s’efface un peu plus chaque nuit à partir d’un certain âge. (D’où le chapelet de pseudos (hétéronymes) qui abondent chez les auteurs de littérature.)

(Nerval, Lautréamont, Saint-John Perse, Perec : chassez l’intrus.)

Ainsi me voilà luttant en grand secret et à contre-courant dans ma barque démâtée,  dans le clair-obscur de l’aurore, éclairé par la toile inaugurale de Monnet : impression soleil levant.

Je m’éloigne des choses et des événements, mais sans me précipiter, sans m’abandonner à cette fuite en avant, qui nous conduit au bord d’une falaise « d’êtres-en-tas ». (Il fallait oser la faire celle-là, citation mêlant Jean Sol Partre et Guy des Deux-Bords.)

E la nave va.





trente-neuf

ENTRE DEUX SOMMES – c’est toujours cette histoire des nuits où je ne dors que par intermittence-

je poursuis mes correspondances secrètes avec les auteur.e.s du monde entier. Cette nuit c’est, sans l’intermédiaire d’une traduction, la lecture de ce romancier complètement chiflado, (fou), qui cultive l’art de disparaître dans des pages sans fin, d’un individualisme implacable : silencio, exilio y astucia. Silence, exil et ruse (astuce).

Dans mon énième somme, le troisième si j’ai bien compté, j’ai rêvé de New York. Je passais en vélo, devant les tours jumelles enterrées, et j’entendais Dieu me dire : “Mira, guardo silencio porque no me gusta alardear de haber creado el mundo.” (Écoute, je reste silencieux parce que je n’aime pas me vanter d’avoir créé le monde.)

citation Enrique Vila-Matas (Esta bruma insensata)





quarante

TOUTES NOS PHRASES INCOMPLÈTES ressemblent à la vie, qui, en fin de compte (et de conte), n’est jamais à la hauteur de nos espérances. Je me suis endormi sur cette phrase, mais une heure après, je suis réveillé par le rêve brumeux d’un ciel lourd comme un couvercle, semblable à celui du spleen baudelairien, une image d’angoisse, qui a lourdé mon sommeil.

La dernière fois que j’ai acheté un exemplaire des Fleurs, c’était à la sortie d’un oral de ma fille. Elle avait subi les assauts répétés de ces deux examinateurs (« un homme et une femme »), qui, manifestement, n’appréciaient guère son interprétation de je-ne-sais-plus-quel poème. (Je vais demander lequel à l’intéressée).*

Je m’étais empressé de le relire, dans l’édition de poche, préfacée par Yves Bonnefoy. Quant à l’examen, il se passait dans la salle Claude Le Louche. Ceci explique peut-être cela. Tous nos textes restent inachevés, comme la vie (etc).

  • Causerie poème LV des Fleurs du mal