JEUX D’ENFANT





jeux d’enfant voix d’enfant aux cheveux blancs
J’ai joué au jeu de barre comme un fou
J’ai débarqué d’une avioneta à Cuzco (3399 m) et loin de tomber dans les pommes comme il arrivait à quelques gringos, j’ai joué au foot-bal avec des gosses dans un terrain de terre où volait la poussière
J’ai joué au béret et aux quilles
J’ai entendu la formule rituelle « Faites vos jeux rien ne va plus » au casino du Boulou et à celui de Royat
J’ai pratiqué l’écriture automatique et le jeu du cadavre exquis
J’ai bu le vin bourru et l’eau du puits bâti en pierres de rivière situé au fond du jardin
J’ai eu une enfance sans téléphone et sans télévision
J’ai appris par cœur maintes récitations
J’ai lu cien años de soledad et je connais de mémoire Juventud divino tesoro de Ruben Darío
J’ai écrit cette suite no más (sans plus) comme si en aucune manière elle m’appartenait, comme si l’autre (l’enfant, le vrai) était étranger à cet enfant aux cheveux blancs qui l’a tant bien que mal prosée

Martigues samedi 25 sept. 2021 

J’ÉCRIS opus19





J’écris toujours en avance d’une rame de papier

J’écris dans le métro des poèmes métrorimés





J’écris allongé

J’écris une fois la tête bien calée sur l’oreiller

sans bouger





J’écris par intermittence

J’écris en écoutant le corps

J’écris sous sa dictée





J’écris aussi dans ma tête sans laisser de traces

J’écris alors comme les calligraphes de la vieille Chine

J’écris comme Tchouang Tseu

traduit et remis en jeu

par Jean-François Billeter





J’écris à jeun :

la cafetière à portée des écrivains très peu pour ma pomme

J’écris dès que je me réveille d’un premier somme





J’écris sans en faire tout un pataquès

J’écris patac un coup porté sur le nez

(comme on disait dans les bals de mon adolescence

quand entre bandes rivales ça se frittait)





J’écris avec beaucoup de fritures sur la ligne

J’écris comme jamais dans une mer sans poissons ni rivages

J’écris comme un fantôme vivant

Comme un brigand près des prophètes de profession





J’écris en disant à mes correspondants

qui veulent prélever une mes fleurs

pour la mettre dans un bouquet universel,

faites faites !





J’écris sous la lumière crue d’une Odyssée

aussi extraordinaire qu’incertaine

J’écris d’île en il, d’aile en elle





J’écris comme cet avion sans ailes

chanté par Charlélie Couture

J’écris couturé de frais





J’écris cétacé

J’écris c’est assez de contourner

des lagunes et nos lacunes,

nous les hommes,

de n’avoir pas porté, puis libéré,

l’être nouveau expulsé de la mer primitive





J’écris au- delà du bien et du mal

de la syntaxe crépitante

et de la flèche tirée au bal des prétendants





J’écris pour la seule bonne nouvelle annoncée,

sortant du pavillon de l’aurore :

Un.e enfant nous est né.e !

UNE PROSE SUR LE DÉPART





Pas un jour sans poème que je poste la nuit

Mais cette fois c’est une prose sur le départ.





C’est une prose sur le départ et son enfant hésite,

il voudrait bien la remplacer par un saxophone

ou par un coup de théâtre, comme au cinéma.





C’est une prose sur les marges d’un exemplaire abandonné

aux flots des Voix-Autres, à contre-courant des livres primés.





C’est une prose de l’U topie, de l’A topos, du papillon

qui rêve sur les fleurs de l’amandier, de la Voie

qui ne doit pas se dire sous peine de disparition.





C’est une prose de chenapan, de mots taillés dans les haillons

d’argent et sotz folha d’albespi :« sous le feuillage de l’aubépine. »





C’est une prose à petits pas, à petits feux, d’un amoureux

sur le papier et dans la voix de l’aurore.





C’est une prose de lèvres rouges et du sang des innocents,

d’une femme brûlée par les rayons d’la mort.





C’est une prose inachevée qui passe et qui prend feu

après beaucoup d’années de miscellanées…





prosa sotz folha d’albespi

BEAUCOUP DE MOI





Beaucoup de Moi

Qui jadis habitèrent, tel ou tel lieu,

Avec le temps, qui a passé,

ont « succombé,

car nos jours meurent avant nous. »*





Car les mains amies qui nous accompagnaient

Se sont transformées en osselets.





Un jeu d’enfant,

Comme ce temps qui nous joue

tant de tours,

mais que le temps passé à écrire ce poème,

j’ai oublié.





*Chateaubriand

12 hypnographies sur papier jaune format A4

POÈME DU PAPEGAI





Je bébégaie

-Ô gué Ô gué-

En cette forge

Où entre la lune

Forgée par Lorca





L’enfant –el niño– la regardait

la regardait





Je bébégaie

J’étais l’enfant j’étais le niño

Qui tapait sur l’enclume

Des rêves libérés

Comme des étincelles

(l’image paraît trop facile)





Comme celle d’un geai

« qui met ma rime à larme »,

m’alarme Charles d’Orléans

en un rondelet





Voilà maintenant la pièce tournée

Qui au-dessus des flammes

S’égaie

C’est un papegai





poème du papegai