LE TEMPS PERDU ET RETROUVÉ

Il semble que les événements soient plus vastes que le moment où ils ont lieu et ne peuvent y tenir tout entiers. Certes, ils débordent sur l'avenir par la mémoire que nous en gardons, mais ils demandent une place aussi au temps qui les précède. Certes, on dira que nous ne les voyons pas alors tels qu'ils seront, mais dans le souvenir ne sont-ils pas aussi modifiés ? Marcel Proust

1

D’une monnaie usée
on donne l’illusion
D’un sou neuf
retrouvé sous la pierre des ans
Son avers est l’envers
et réciproquement

La pièce dans la nuit
Univers infini
Je la donne à l’enfant
Qui sort du ventre obscur
L’aurore pour clarté
L’espoir dans l’or du Temps


17 mai 2015 4h du matin


NUIT SUR LE JARDIN

Nuit sur le jardin
Un peu de lune luit
Et Orion sur mes arbres
éclatant de blancheurs

Les amandiers mâle et femelle
L’abricotier tordu
Les greffes sauvages d’un prunier

Et mon cœur qui languit
Se souvenant de l’Éden
D’un enfant entouré
Par la forêt des Merveilles


mon jardin du cinq mars 2022 avec la mer là-bas à l’horizon sans fin

COMME UN ENFANT





Comme un enfant me dis-je
Plus tu vieillis plus tu accueilles
les paroles des livres
Comme un enfant écoute les contes
Que Maman lui lit

Comme un enfant tu prends la phrase
Qui s’allonge se tortille
Sombre et minutieuse comme une ancolie 1
Même si parfois les yeux t’en tombent


Comme un enfant qui dort
Tu poursuis dans ta tête les belles formes d’art
au malheur exercées,
Du côté de chez Proust 1 relisant Baudelaire 2

Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau 2

JEUX D’ENFANT





jeux d’enfant voix d’enfant aux cheveux blancs
J’ai joué au jeu de barre comme un fou
J’ai débarqué d’une avioneta à Cuzco (3399 m) et loin de tomber dans les pommes comme il arrivait à quelques gringos, j’ai joué au foot-bal avec des gosses dans un terrain de terre où volait la poussière
J’ai joué au béret et aux quilles
J’ai entendu la formule rituelle « Faites vos jeux rien ne va plus » au casino du Boulou et à celui de Royat
J’ai pratiqué l’écriture automatique et le jeu du cadavre exquis
J’ai bu le vin bourru et l’eau du puits bâti en pierres de rivière situé au fond du jardin
J’ai eu une enfance sans téléphone et sans télévision
J’ai appris par cœur maintes récitations
J’ai lu cien años de soledad et je connais de mémoire Juventud divino tesoro de Ruben Darío
J’ai écrit cette suite no más (sans plus) comme si en aucune manière elle m’appartenait, comme si l’autre (l’enfant, le vrai) était étranger à cet enfant aux cheveux blancs qui l’a tant bien que mal prosée

Martigues samedi 25 sept. 2021 

J’ÉCRIS opus19





J’écris toujours en avance d’une rame de papier

J’écris dans le métro des poèmes métrorimés





J’écris allongé

J’écris une fois la tête bien calée sur l’oreiller

sans bouger





J’écris par intermittence

J’écris en écoutant le corps

J’écris sous sa dictée





J’écris aussi dans ma tête sans laisser de traces

J’écris alors comme les calligraphes de la vieille Chine

J’écris comme Tchouang Tseu

traduit et remis en jeu

par Jean-François Billeter





J’écris à jeun :

la cafetière à portée des écrivains très peu pour ma pomme

J’écris dès que je me réveille d’un premier somme





J’écris sans en faire tout un pataquès

J’écris patac un coup porté sur le nez

(comme on disait dans les bals de mon adolescence

quand entre bandes rivales ça se frittait)





J’écris avec beaucoup de fritures sur la ligne

J’écris comme jamais dans une mer sans poissons ni rivages

J’écris comme un fantôme vivant

Comme un brigand près des prophètes de profession





J’écris en disant à mes correspondants

qui veulent prélever une mes fleurs

pour la mettre dans un bouquet universel,

faites faites !





J’écris sous la lumière crue d’une Odyssée

aussi extraordinaire qu’incertaine

J’écris d’île en il, d’aile en elle





J’écris comme cet avion sans ailes

chanté par Charlélie Couture

J’écris couturé de frais





J’écris cétacé

J’écris c’est assez de contourner

des lagunes et nos lacunes,

nous les hommes,

de n’avoir pas porté, puis libéré,

l’être nouveau expulsé de la mer primitive





J’écris au- delà du bien et du mal

de la syntaxe crépitante

et de la flèche tirée au bal des prétendants





J’écris pour la seule bonne nouvelle annoncée,

sortant du pavillon de l’aurore :

Un.e enfant nous est né.e !