J’ÉCRIS D’UN SEUL COUP D’UN SEUL J’écris en bleu j’écris en vert J’écris en noir le deuil des vers J’écris des lignes sur la mer J’écris sur des feuilles volantes J’écris assis j’écris debout J’écris des signes caractères d’argile et de boue J’écris de glyphes et de remous J’écris de regards échangés avec les peintres des musées J’écris sur le dos des bossus J’écris en écoutant Moussu T J’écris en faisant du thé J’écris avec Sapho princesse athée J’écris de ma voix perdue heureusement enregistrée J’écris sur la voie que j’ignorais avant d’écrivant la créer J’écris toujours à la craie d’une enfance mythique J’écris sur les mythes en lambeaux des indiens Goajiros J’écris devant la cafetière en faïence bleue de Cézanne J’écris des lettres à Blanche Neige J’écris bernique J’écris au bernard-l’hermite l’alter ego du pagure J’écris en tournant sept fois ma plume dans l’encrier J’écris au marchand de chaussures qui m’ont cassé les pieds J’écris au menuisier sur la table de chêne qu’il m’a faite livrer au septième étage de la Tour Montparnasse J’écris en relisant Urgent Crier ! J’écris en faisant la grande lessive des Romantiques et du Parnasse J’écris sur une sorte de scriban en acajou J’écris comme un scribe en période maigre qui sur son palimpseste fait ici et là quelques ajouts J’écris au crayon pour gommer mes indécisions J’écris sur la boîte de Monte Cristo n°3 que j’ai achetée lors de mon voyage à Cuba en avril 1977 J’écris en écoutant un set de Coltrane et de Miles J’écris sur une grande table ronde dressée autour du monde enregistrement sur Love for sale Eddie Harris
LECTEUR FACE AU PELOTON D’ÉXÉCUTION

COMMENT FAIRE LIRE MES ENFANTS me demandent désappointés des parents qui ne lisent jamais en présence de leurs enfants Comment faire lire mes parents questionne espiègle cet ado plongé dans la lecture au long cours de l’Idiot Comment ne pas mettre sous les yeux des non-lecteurs cette phrase d’un certain Charles Louis de Secondat de la Brède plus connu sous le nom de Montesquieu : L’étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture m’ait ôté Comment cette lecture peut-être aussi déroutante que cette Esquisse d’une psychologie liminaire à travers une porte fermée : -Qui est-ce ? C’est toi ? -Oui c’est moi, c’est moi : c’est bien moi, ton ogre et ton silence, ton abîme et ta vie, ton inconnu, ton dieu, ton épouvante. Comment ne pas aimer ces écarts de langage, bleu angélus, jardin de l’espérance qui se dissout en une palpitation de rayons d’argent et de pétales de roses Ou bien poésie pure, « cette longue hésitation entre le son et le sens » Et face « au peloton d’exécution » quelle sera cette dernière phrase qui me viendra en tête in extremis ? avec Jean Tardieu, Mallarmé, Marcel Proust, Valéry et l’incipit de cien años de soledad : Muchos años después, frente al pelotón de fusilamiento, el coronel Aureliano Buendía había de recordar aquella tarde remota en que su padre lo llevó a conocer el hielo ». Bien des années plus tard face au peloton d’exécution, le colonel Auréliano Buendia, devait se rappeler de cette étrange soirée au cours de laquelle son père l’emmena faire connaissance avec la glace.
LES ÉLUBRATIONS DE PAPA-LONGUES-JAMBES

LIRE EN S’ENDORMANT S’endormir en lisant Ce livre me tombe des yeux Mais arrête de lire tu vas te crever les yeux Mais si ça me plaît à moi madame ma mère l’Oye de me promener à part dans le ventre d’une baleine ou de me casser la figure en riant comme Bergson Personne ne m’oblige à suivre les élécubrations de Bouvard et de Pécuchet son compère (correction : les élucubrations faut-il écrire de lucubrum petite lumière) Une petite élucubration pas trop sotte émaillée de citations variées pour montrer qu’on connaît son Littré : ce mot ne se dit guère qu’au pluriel et souvent dans un sens moqueur Les Élucubrations d’Antoine parbleu ! Ma mère m’a dit Antoine fais-toi couper les ch’veux Oh ! Yeah ! Et pendant ce temps une école du Tennessee tenue par des parents qui croient que seul Dieu a pu créer la Terre en 7 jours interdit Maus la BD sur la Shoah d’Art Spiegelman une décision digne des bannissements de livres et autodafés des Nazis digne des tueurs islamistes des dessinateurs de Charlie Et pendant ce temps (car il faut essayer de se sortir de cette mélasse noire des temps présents) je relis à grandes enjambées Papa-Longues-Jambes Un bienfaiteur anonyme offre à une jeune orpheline qui étouffe entre les quatre murs de son foyer de l’envoyer à l’Université en échange elle lui écrira chaque mois une lettre lui donnant des détails sur ses études et le déroulé de sa vie « Vous citerez des exemples tirés de votre expérience personnelle » (c’est bon je vais y penser mais en attendant mon livre tombe au pied de mon lit Il est temps de me rendormir en évitant surtout de faire des réflexions sur ce que je viens d’ingurgiter)
LA TRAVERSÉE DES VOIES PÉRILLEUSES

CETTE CINQUIÈME CARTE DORÉE je ne l’ai pas écrite puisque je l’ai imaginée les yeux fermés Maintenant je m’y mets je m’y colle sous la lampe mais aussi j’ai vu en me levant pour mes besoins élémentaires une faible lueur non celle brillante et rosée qui a pour nom l’aurore mais la blanche encore grise : l’aube indécise et voilée, l’aube affaiblie de Verlaine qu’il confond avec la mélancolie des soleils couchants Cette cinquième carte dorée, laurée comme le crâne des poètes honorés d’une couronne de laurier Et me voilà de fil en aiguille hivernant dans ce passé de Jean Bouchet (1476-1557) « le traverseur des voies périlleuses » (c’est ma fille qui me l’a enseigné) Entre profane et sacré, Jean Bouchet, procureur poitevin de profession, se dévoile comme passeur, traverseur, éclaireur du labyrinthe d’un monde secoué par l’humanisme naissant Moi qui ne l’ai pas vraiment étudié, en lisant ses épîtres, je nage en plein bonheur de mes anachronismes, le labyrinthe, les voies périlleuses, les traversées dans un désert poétique qui associe prose et vers, l’ombre portée des Grands Rhétoriqueurs, la rhétorique encomiastique*, les triomphes de la noble et amoureuse dame, où notre auteur du XVI° siècle substitue, dit une étude, la modération, la juste mesure à une rhétorique de l’excès ornemental Un éditeur voyou (ils l’étaient tous à cette époque) publia des pièces de Bouchet qu’il affubla d’un autre nom Le poète juriste en colère fut le premier à intenter le procès d’un auteur contre son éditeur Plusieurs ont dit ainsi comme j’entends Que je perdais à rimasser le temps Mais telles gens ne savent par quel guise Le temps les jours et heures je divise Si j’empruntais en trente ans le séjour Pour composer une seule heure par jour Ne font pas grands le temps et les demeures De dix fois mil neuf cent et cinquante heures ? (je signe cet extrait de Bouchet…les yeux fermés) 1 rhétorique encomiastique : qui concerne la composition, l’écriture ou la prononciation d’éloges (cette poésie d’éloges écrite dans des épîtres se terminait le plus souvent par une demande de soutien du pauvre « poète dépourvu » : lire « les épîtres de requête de Roger de Collerye (1468-1536)
MÉFIEZ-VOUS DES ROSES NOIRES

MÉFIEZ-VOUS DES ROSES NOIRES proclame Robert Le Diable qui écrivit sous le nom de Desnos en 1933 La complainte de Fantômas en vingt six dizains de sept pieds a/b/b/a/c/c Les roses noires n’existent pas Nature ne sait pas faire synthèse de pigments noirs (fût-ce en Turquie où naquit la légende sous le nom de Rose Siyah Gül) Méfiez-vous des veuves noires Il en sort une langueur Épuisante et l’on en meurt La mariée était en noir drame et fil policier sortit en avril 68 avant la marée de Mai des drapeaux noirs Truffaut le jardinier vous propose des vidéos conseils pour prendre soin de vos fleurs de saison : dipladémia, géranium, pensées, œillet, dahlias Truffaut François le réalisateur adapta le roman Série Noire de William Irish The Bride Wore Black en tordant le scénario du côté de chez l’oncle Alfred (Hitchcock) avec qui il était en train de faire un livre d’entretien Fantômas pour y revenir fit les délices de la Rose Rouge le cabaret germanopratin Les méfaits de notre étrangleur en frac suscita un enthousiasme de cris d’horreurs de croucs-clouic, cric-crac Queneau prenant le relais de son copain Desnos couronna ainsi le tout L’oiseau cru fait cui-cui L’oiseau cuit ne le fait plus