FAÇONS DE SENTIR QUI N’EXISTENT PLUS

FAÇONS DE SENTIR QUI N’EXISTENT PLUS Je feuillette ce livre qui parle de souffrances vécues, traversées, reproduites, pensées (autant que faire se peut) Le lire ligne à ligne me fait trop mal (j’ai essayé ») mais pourtant par serment, promesse au lecteur obstiné que je suis parfois, j’irai, même à sauts et gambades, jusqu’à la page 510 (la der de der) Je m’arrête quand un mot, une phrase me lance vers un autre espace, une autre espèce de lecture Cette nuit c’est l’évocation de Saint Simon, le mémorialiste qu’admirait Proust, lecture intégrale, si on l’en croit, et incessantes relectures partielles, modèle d’une autre époque On ressent encore un peu de ce bonheur à errer au milieu d’un volume de St Simon, car il contient toutes les belles formes de langage abolies qui gardent les façons de sentir qui n’existent plus Moins empreintes de noblesse, les conversations mondaines sont, chez nos deux compères, farcies de commérages, cancans et potins : une vraie potinière introduite chez Marcel par les expressions « il paraît que », on m’a dit », « c’est comme je vous le dis, mon cher »  On m’a dit qu’il disait pis que pendre de moi, mais je n’en ai cure  Dans la nuit difficile d’une petite chambre d’hôpital ou de sa propre chambre, dans un moment où l’on semble décliner, se répéter jusqu’à plus soif cette phrase : on m’a dit qu’il disait pis que pendre de moi, mai je n’en ai cure, produit on ne sait pourquoi, une sorte d’apaisement, une éclaircie qui nous fait reprendre avec vaillance (à défaut de pur plaisir) cette petite écriture noire sur une carte dorée, jaculatoire et sans rature