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LA CARTE SPINOZA
-Alors, qu’est-ce que t’as écrit cette nuit ? -Cette nuit avant d’écrire j’ai revisité les cinq affects correspondant aux cinq parties du corps désignées comme « immodérées » par Spinoza et qu’il faut s’appliquer à modérer, à défaut de les maîtriser. -Je suis curieuse d’en voir défiler la liste. -Il y a l’Ambition (ambitio), le désir immodéré de la gloire, la Gourmandise (luxuria) d’une simple madeleine à la grande bouffe, il y a l’Ivrognerie (ebrietas) « Je bois systématiquement pour oublier tous mes emmerdements » Boris Vian, il y a l’Avarice (avaritia), le désir immodéré d’être riche et enfin, il y a la Lubricité (la bonne vieille libido). -Et quels sont alors les antidotes ? -Ce serait trop long à t’expliquer, mais Spino en décline le principe ainsi : ce qui n’est pas bon dans les affects auxquels nous sommes quotidiennement la proie, c’est qu’ils ne se rapportent qu’à une seule partie du corps (alors on ne pense qu’à ça !). Ce qui est souhaitable, à l’inverse, c’est que le Corps soit affecté d’un très grand nombre de manières, alors l’Esprit devient plus apte à penser. Par exemple, « Nulle partie du corps ne doit souffrir de malnutrition, ni à l’inverse de suralimentation ». Autrement dit, si je puis dire, beaucoup de corps, beaucoup d’idées. Il s’agit, tu l’auras reconnu, du fameux conatus, de nos capacités d’agir sources de Joie : « L’Esprit autant qu’il peut s’efforce d’imaginer ce qui augmente ou aide la puissance d’agir du corps. » Borges écrivit, en quatorze vers, un poème intitulé Spinoza. Il n’omit pas de rappeler que hombre quieto (homme paisible), le philosophe gagna sa vie en polissant des lentilles : Las traslúcidas manos del judío Labran en la penumbra los cristales (Les translucides mains du juif, Polissent dans la pénombre le cristal). No lo turba la fama, ese reflejo De sueños en el sueño de otro espejo Libre de la metáfora y del mito Labra un arduo cristal : el infinito Mapa de Aquel que es todadas Sus estrellas (Il n’a aucun rêve de gloire, ce reflet De songes perdus dans un miroir, Libéré de la métaphore et du mythe Il polit le dur cristal de l’infini La carte de Celui qui est toutes Ses étoiles) ma traduction…hasardeuse
