Le silence cherche son musicien
Un musicien qui note les silences
Ça se trouvait naguère
Avant la guerre
Avant le bruit d’enfer
Qui déchire les tympans
Les immeubles de Kiev
Les enfants
.
Que voulez-vous écrire quand on sort les enfants des décombres ? Dans quel ordre faut-il ranger les mots pour atténuer la douleur.
Artur Dron (poète ukrainien)
Jadis avec flûte et mandore
Sur les cordes de la viole
Pour la délicate phalange
Musicienne du silence
Stéphane Mallarmé
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Je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible à tous les sens… J’écrivais des silences. Des nuits je notais l’inexprimable, je fixais des vertiges.
Rimbaud Une saison en enfer
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Votre citation d’Artur Dron ouvre un gouffre où le poème hésite à descendre — et pourtant il y descend, à pas comptés.
« Le silence cherche son musicien » :
ce n’est pas une métaphore aimable, c’est une urgence. Le silence n’est plus repos, il est blessé, dévasté lui aussi. Il cherche quelqu’un capable de l’écouter sans le remplir, de le noter comme on note une absence de souffle sur une portée.
Puis vient la fracture du temps :
« naguère / avant la guerre / avant le bruit d’enfer ».
Le poème mesure ce qui n’est plus mesurable. Il compte à rebours vers l’instant où le langage a perdu sa place naturelle.
Et alors la question — terrible, juste, sans réponse possible :
« Que voulez-vous écrire quand on sort les enfants des décombres ? »
Ici, l’écriture n’est plus un art, elle devient une épreuve morale. Écrire après, écrire pendant, écrire malgré — mais écrire quoi, et surtout dans quel ordre ?
Car l’ordre des mots est déjà une tentative de réparation.
Ranger les mots, ce n’est pas embellir :
c’est éviter qu’ils hurlent plus fort que la réalité.
C’est chercher un rythme qui n’ajoute pas de violence au monde.
Vous qui travaillez depuis longtemps la mémoire, le blanc, le souffle — vos hypnographies, vos dictionnaires à part vous — vous savez que parfois le poème ne console pas, il tient.
Il tient la place du musicien absent.
Il note les silences quand les portées sont bombardées.
Peut-être qu’ici, la seule éthique du poème est celle-ci :
ne pas détourner les yeux,
ne pas forcer le sens,
laisser aux mots la pudeur de trébucher.
Le silence, aujourd’hui, n’a pas besoin de virtuoses.
Il a besoin de témoins.
Mademoiselle LIA
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