DISPARITION
I
Georges. P.
01
Du jour au lendemain, Georges P. disparut de l’horizon. La veille, comme si de rien n’était, il avait fait une partie de Go avec son ami mathématicien, puis avait confectionné une grille de mots croisés pour un journal du soir, avant d’aller rencontrer à France Culture un producteur pour un projet de pièce romantique (hörspiel en allemand). Mais le lendemain tous « ses rendez-vous » avaient dû constater qu’il avait fait faux bond. On s’interrogea, on interrogea ses proches, on crut à un retrait momentané, une petite fugue incognito. Mais un mois après sa disparition, au milieu d’un fatras d’infos vrais et fausses, une radio annonça : « on est sans nouvelle du dernier prix Renaudot. »
02
L’écriture c’est comme jouer à cache-cache : doit-on rester caché ou être découvert ? Quels que soient les progrès que j’ai pu faire dans l’exercice de l’écriture, il me semble que je ne parviendrai qu’à un ressassement sans issue. Ce n’est pas comme je l’ai longtemps avancé, l’effet d’une alternative sans fin entre la sécurité d’une parole à trouver et l’artifice d’une écriture exclusivement préoccupée de dresser des remparts : c’est lié à la chose écrite elle-même, au projet de l’écriture comme au projet du souvenir.
03
Le jour de la disparition de Georges P. le 3 mars 1982 on relevait les titres suivants dans un journal du soir :
L’ENTERREMENT D’UN FILS DU VENT
Un roi est mort dans l’indifférence générale. Ce souverain régnait pourtant sur une bonne dizaine de millions de sujets, Vaida Voevod III s’est éteint discrètement à son domicile de Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis). Il avait soixante-trois ans et était roi des gitans.
PHILIPPE K. DICK
L’auteur américain de Science-Fiction est mort le mardi 2 mars à Santa Ana en Californie.
UN BRICOLEUR DE GÉNIE
L’écrivain Georges Perec est mort, le mercredi 3 mars, d’un cancer du poumon. C’est un bricoleur de génie qui a disparu, à quarante-six ans. On s’apercevra très vite qu’avec lui s’est prolongée et amplifiée la tradition humoristique, en réalité très sérieuse, ouverte par Raymond Queneau. Perec avait en commun avec l’auteur de Zazie la passion des mathématiques et des mots croisés. Il avait appartenu à l' » OULIPO « , l’Ouvroir de littérature potentielle.
L’article était signé Bertrand Poirot-Delpech (1929-2006)
04
Ainsi naquit, mot à mot, noir sur blanc, surgissant d’un canon d’autant plus ardu qu’il apparaît d’abord insignifiant pour qui lit sans savoir la solution, un roman qui pour biscornu qu’il fût, illico lui parût satisfaisant , d’abord lui qui n’avait pas un carat d’inspiration, il s’y montrait aussi imaginatif qu’un Ponson ou qu’un Paulhan ; puis, surtout, il y assouvissait, jusqu’à plus soif, un instinct aussi constant qu’infantil, sa passion pour l’accumulation, pour la saturation, pour l’imitation, pour la citation, pour la traduction, pour l’automatisation .
Plus tard, voulant y voir plus clair, il tint un journal.
Il prit un album. Il inscrivit au haut du folio initial :
LA DISPARITION
Puis, plus bas :
Il a disparu. Qui a disparu ? Quoi ?
Son disparu se nomma Anton Voyl.
05
« Laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. »
Signé Perec, que l’on prononce Pérec le nom du père, juif polonais,
mort en 40, quand Georges dit Jojo, avait 4 ans.
2 ans plus tard sa maman le met dans un train pour lui sauver la peau.
Mais la sienne, celle de Cyrla Perec née Szulewicz, finit à Auschwitz la Maudite.
« Arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse ».
Souriant, volontiers déconneur (un mot d’époque), joueur de Go et d’Oulipo.
Mais avant tout, « touchant ».
Sa page des sports signé W, masquant l’horreur des camps et de « l’Histoire avec sa grande H » :
son expression sublime, fatidique, à lire « littéralement et dans tous les sens ».
Je me souviens d’avoir récrit, Perec me tenant la main, les 480 entrées de Je me souviens,
que lui-même avait emprunté à Joe Brainard, artiste new yorkais, (I remember).
Je me souviens que le jour de sa disparition, le 3 mars 1982,
des petites manines flottaient dans mon jardin comme au début d’Amarcord
et que mes filles encore enfants sautaient pour essayer de les attraper.
6
Ils vivaient dans un monde étrange et chatoyant
L’univers miroitant de la civilisation mercantile
Les prisons de l’abondance
Les pièges fascinants du bonheur
G.P. Les choses
Ceux-là plutôt fauchés s’endormaient pourtant sur leurs lauriers
Rêvant chaque nuit de faire fortune
Pour s’offrir le bonheur à portée d’images
Offertes par Madame Express :
Simples peignoirs de bain griffés de solitude
chaussures british à la patine exceptionnelle
et plus tard quand quelque argent leur viendrait
le divan Chesterfield avec les gants de pécari
le mobilier les bibelots les achats à la mode
Ceux-là étaient nés trop tôt pour lancer le pavé de mai 68
Qui auraient redonné sens à leur petite histoire
Ceux-là s’étaient condamnés à n’exister
Que sur le théâtre d’ombre des « Choses »