JE

Je me suis souvent promis de ne plus dire Je. Ce serait une bonne discipline. Mais j’y retombe toujours. Du moins puis-je assurer que ce n’ est par aucun égotisme, seulement par commodité.

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Je vieillis, j’écris encore, mais j’ai fait de grands progrès en indifférence et en sagesse. Quelle impatience autrefois et quelle passion ! J’espérais changer le monde.

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Le bonheur ne s’apprend pas dans les livres qui tout compliquent. Je les ai sans doute trop pratiqués. Je les aime toujours, et ce sont eux qui me tirent encore le mieux d’ennui, mais j’en sans doute dit trop de bien par une foi en eux excessive et d’autant plus vive qu’ils m’avaient longtemps été interdits.

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Je rêve sur des poèmes de Valéry. Je viens de relire la Jeune Parque. C’est le poème le plus volontaire qui soit et plein de confidences. Valéry s’étonnait que les lecteurs trouvent son poème obscur et difficile. La Jeune Parque leur répond pour lui dans cette fable admirable où, à la manière de La Fontaine, il lui fait dire :

« Certes d’un grand désir je fus l’œuvre anxieuse,

Mais je ne suis en moi pas plus mystérieuse

Que le plus simple d’entre vous…

Mortels, vous êtes chair, souvenance, présage,

Vous futes, vous serez ; vous portez tel visage:

Vous êtes tout, vous n’êtes rien

Supports du monde et roseaux que l’air brise,

Vous vivez… Quelle surprise !

Un mystère est tout votre bien.

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L’immense péché que Paul Valéry dénonçait « le besoin d’être unique », était pourtant aussi le sien. Il était dans une étrange contradiction, jugeait « infâme le parti d’être soi », mais avait horreur de se sentir semblable, au reste revenant toujours à lui-même.

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Citations extraites d’un livre imprimé le 20 octobre 1977. Son auteur (25 mars 1890-22 septembre 1978) vivait par conséquent ses vieux jours, en continuant à donner dans ses écrits tout ce qu’il y avait en lui de pensées et de sentiments porteurs de vie et de lumière.

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