Ici, l’échange de courriels est imaginaire. Mais non leurs auteurs : le lecteur est invité à chercher leur nom et à apprécier leur ping-pong verbal qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique » bibliothèque de Babel. »
Et, naturellement, si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel aux deux présents, ce serait, pour l’auteur de cette petite série, gratifiant et inespéré.
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E. à S.
Mon écrivain à moi, avec quel bonheur il divague ! livrant à l’écriture sans qu’il ait à veiller, tout ce qui lui passe par la tête, tout ce qui vient sous sa plume, même ses rêveries, sans autre petite dépense qu’un petit bout de papier, sachant bien plus niaises seront ses niaiseries, plus il sera applaudi du plus grand nombre, c’est-à-dire de tous les fous et ignorants. Car ce n’est pas une affaire si trois sages le méprisent, si tant qu’ils l’aient lu !
S. à E.
Entre la moquerie et le rire, je fais une grande différence. Car le rire, comme aussi la plaisanterie, est une pure joie, et, par conséquent, pourvu qu’il soit sans excès, il est bon par lui-même. Et ce n’est certes qu’une sauvage et triste superstition qui interdit de prendre des plaisirs. Car, en quoi convient-il mieux d’apaiser la faim et la soif que de chasser la mélancolie ?
E. l’humaniste par excellence faisant malicieusement l’éloge de la folie
S. le philosophe par excellence : la joie est le signe que nous persévérons en notre être
M. à E. et S.
Messieurs,
Je me trouve bien empêché entre vostre folie si docte et vostre sagesse si assurée. Car, à dire vray, je n’ay jamais sceu me tenir ny tout à fait du costé des moqueurs, ny entièrement de celuy des rieurs.
Il me semble que nous nous trompons également, quand nous voulons trop serrer la vie en nos discours.
Je ris souvent, non pour me gausser, mais pour m’alléger ; et si parfois je me moque, c’est moins des autres que de moy, qui suis matière si instable et si diverse, que je ne m’y puis arrester.
Quant à la mélancolie, je la fréquente comme une vieille compagne, sans luy donner toute créance. Elle me visite, mais je ne la loge point à demeure.
Et si j’escris, ce n’est pas pour estre leu des fous ny des sages, mais pour me lire moy-mesme, à mesure que je me perds.
Car enfin, que sçay-je ?
Montaigne à Erasme et à Spinoza
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