J’ÉCRIS LES YEUX FERMÉS

J’écris en silence, seul mon lit grince parfois lorsque je me penche pour prendre le verre d’eau sur ma table de chevet basse ou bien que je choisis pour consultation un livre qui semble flotter sur le sol de ma chambre : Dans le mitan du lit, la rivière est profonde. (Aux marches du Palais)

J’écris en bonne compagnie avec des disparus qui manifestent encor une vie qui pétille : Tous sont morts Le maître d’hôtel leur verse un champagne irréel Qui mousse comme un escargot (Apollinaire)

J’écris en pastichant, copiste de textes invraisemblables qu’une voix inconnue lui dicte à l’improviste, au dé botté. Aujourd’hui il faut que j’arrête, je suis trop excité et les lettres me brûlent et dansent devant mes yeux fermés. (Robert Walser)

Martigues 27 janvier 2024

LA MAISON BLEUE LE REQUIEM DE FAURÉ et moi et moi et moi

Quand on va sur ses quatre-vingt ans il convient de se résoudre à une autre forme d’existence m’a confié le poète W. qui était depuis un mois enfermé à sa demande dans un hôtel psychiatrique sur les hauteurs de San Francisco San Francisco Où êtes-vous guitares saudade Ma liberté Ma nostalgie Le Forestier

Quand on va sur ses cent ans il convient de s’effacer sans déranger sans faire de bruit en ayant laissé des traces dans un volume dépareillé qui fera le bonheur secret d’une adorable enfant voleuse de livres En lisant cet illustre inconnu elle apprendra qu’il s’en est allé léger léger en écoutant le phrasé doux et mélodieux du Requiem de Gabriel Fauré

GABRIEL FAURÉ est né à Pamiers en 1845 (ou à Gaillac-Toulza disent se contredisant les notices) Son père instituteur y épousa une fille du village, une belle accordée Quelques côteaux plus au sud, je naquis cent ans après à La Bastide de Besplas en Ariège (Je devrais peut-être avoir vergogne de placer côte à côte lui le grand musicien et moi le poètereau, ses archets du dernier quatuor, mes lignes de moineau) De Gaillac-Toulza par les chemins des champs et les fermes isolées d’où les derniers paysans ont disparu, on passe à Saint-Ybars, à Castagnac, puis on descend vers Méras qui surplombe mon village de naissance Fauré fit chanter des poèmes de Verlaine et de poètes aujourd’hui inconnus comme Arnaud Silvestre Vers la fin de sa vie Gabriel affecté de surdité composa la musique de l’Horizon chimérique écrit par Jean de la Ville de Mirmont

Un poème de bien des manières peut se sillonner la mienne ce matin a la couleur du terre fort où maints Cathares furent brûlés : Les goélands perdus les prendront pour les leurs