JE M’APERÇOIS QUE J’AI PERDU MA CARTE D’IDENTITÉ

JE M’APERÇOIS QUE J’AI PERDU MA CARTE D’IDENTITÉ

Je m’aperçois que j’ai perdu mes pas dans les Belles Contrées des Lettres imprimées

Je m’aperçois que j’ai perdu ma tête dans le détachement de soi

Je m’aperçois –à bien y réfléchir- que l’envers vaut bien l’endroit que l’absurde peut faire rire –le masque de Carnaval- ou pleurer –le masque du Quotidien-

Je m’aperçois que peut-être je vais rater cette suite d’aperçus

Je m’aperçois que le tango est à Carlos Gardel ce que l’éthique est à Baruch Spinoza –longtemps longtemps après que le chanteur et le philosophe aient disparu ils continuent à s’améliorer à mieux proférer la letra à mieux établir le partage des eaux de tristesse et de joie

Je m’aperçois que je tire à hue et à dia –un des mots fleuris que prononcent les Tarbais et les Tarbaises- moi qui serai plutôt pour

Je m’aperçois que je passe souvent entre Charybde et Scylla entre la fiancée de l’aube et la professeur de Lettres – de quelles foutues lettres peut-il donc être question ?

Je m’aperçois que je n’ai été ni excommunié comme hérétique ni exilé ni le manteau traversé par le couteau fanatique

Je m’aperçois que –tal vez– à mon âge je n’aurai plus rien à prouver et que je m’endormirai dans les bras de la gloire si je m’étais appelé d’un nom qui s’affiche dans les bonnes librairies –qu’affiche-t-on donc dans les mauvaises ?

Je m’aperçois que mon radeau prend délicieusement l’eau

Je m’aperçois enfin –et peut-être un peu tard- que je me désintéresse de mon identité de ma tête et du petit lombric*  qui se débat et se tord croyant jusqu’au bout et en conscience éviter le coup de bêche fatal

* la lecture de Norge sur ce sympathique annélide est obligatoire

Et aussi :

Un monde sans poésie est un monde qui démissionne. Le monde meurt
d’impoésie. Ici s’affirme le refus d’être emporté comme une épave sur les houles
des âges, une fidélité aux bêtes et aux gens, ici un héritage, une fortune qu’il
s’agit d’assumer et d’accroître. Et que l’insupportable
« creux-néant-musicien »
soit comblé par notre jouvence exultante.

Géo Norge

L’AUTRE DORIO

L’AUTRE DORIO

Ça vient parfois de l’Autre Dorio

Comme disait Borges

On glosera sur ce dernier des siècles durant

L’autre restera un inconnu de son vivant

Comme ce poète anonyme que consigna Jorge Luis

Et dont toute l’œuvre – prétendait-il – se réduisait à deux vers :

Il avait ouï une nuit

Le chant d’un rossignol

Un rossignol nommé Borges

.

(en vis-à-vis)

DORIO

Chanson enregistrée au studio du Petit Mas à Martigues

le mois d’août 2025

La folle de Chaillot  je ne sais plus qui c’est

Chaillot Chaillot Chaillot

Fabliaux sur les parvis   poèmes in-folio

Mon dictionnaire de rimes  ne connait pas Dorio

Le roi de la Pampa   ça je connais bien mieux

Queneau Queneau Queneau

Fabliaux sur les parvis   poèmes in-folio

Mon dictionnaire de rimes   ne connait pas Dorio

Qu’importe mon nom d’or ou de cuivre

Mon nom est dans la mer une goutte d’eau

Fabliaux sur les parvis   poèmes in-folio

Mon dictionnaire de rimes   ne connait pas Dorio

DORIO

COUDRE ET RECOUDRE CE MONDE QUI SE DÉFAIT À VITESSE GRAND V

Le monde a plusieurs couches

En chacune vivent plusieurs esprits

Coudre le monde c’est les visiter

Paroles de femmes Kuna

tissant leurs molas

sur les îles San Blas du Panama

.

premier poème

QUI TU ES ? tu t’en moques, feuillets d’hiver noués,

Par temps de soliloque, qui tu es, tu le tais.

Qui tu es, à Chambord, dans le double escalier,

Dans la chambre du roi, orné de salamandres.

Qui tu es au Moudang, dans les Hautes Pyrénées,

Dans les granges des oueillos, les brebis couleur cendre.

Qui tu es au collège, professeur météore,

Préparant tes ouailles, aux rimes équivoquées.

Qui tu es à Paname, paysage du Tendre,

Âme t’en souvient-il, sur le quai Malaquais.

Qui tu es en Espagne, Cuevas de Almanzor,

Où naquit la maman, qui enfanta ta Reine.

Qui es-tu dans la case des frères amérindiens,

Des mythes qui s’emmêlent avec la Neste d’Aure.

Qui es-tu, qui tu es, tu t’en moques à présent,

L’aurore des paroles devient soleil couchant.

.

et en vis-à-vis

Je dis j’écris je lis ce que n’est pas l’identité ce que n’est pas son imaginaire unité

Je dis à ma carte d’identité que j’aimerais voir inscrit à la ligne particularité : cherche inlassablement l’or du temps J’écris à mes amis Michel disparus comme on parle au papier pour Montaigne l’écrivain des Essaiet comme on parle aux sculptures thérapeutiques muchu taillées dans du balsa la tête en bas dans la partie du morceau de bois la plus proche des racines pour Perrin mon ami ethnologue Je lis ailleurs que bien que nous prétendions faire preuve d’originalité nous sommes une création de la pensée des autres Je dis j’écris face à ce qui se dérobe je maintiens cette voix étrange des poésies pour celle qui depuis le 25 mai 2014 a perdu la voie Je lui chante mezzo voce la chanson éternelle des feuilles mortes tu vois je ne t’ai pas oubliée

NOUS ÉCRIVONS 5e suite

Papapapan

Nous écrivons Villon un poète François qui jouait au Pendu

Nous écrivons Nicolas un président français qui a joué au con et se trouve en prison

Nous écrivons l’ombre en soi qui écrit notre leçon inaugurale au Collège de France

Nous écrivons pour entendre le bruit du stylo roller pen sur la page

Nous écrivons plein d’innocence la vie durant en attendant d’être ceint d’une couronne mortuaire

Nous écrivons ce motuaire 5e d’une suite qui bat de l’aile

Nous écrivons…

NOUS LES INACHEVÉS

Dans les mots de Jacqueline St-Jean.

Disons-le tout net, je ne lis pas souvent de la poésie. Mais dès les premiers mots de Jacqueline St-Jean dans Nous les inachevés, je me suis retrouvée dans cette écriture qui n’est jamais intimidante, qui traite du désespoir qui peut surgir à l’approche du néant, de l’aspiration de l’infini.

Pour autant sa poésie n’est pas élégiaque et sa voix porte loin des rivages de l’autofiction. Sa réflexion, tendue vers la réalité, travaillant sur la matière « temps» s’accroche à la vie plus encore qu’à l’écriture même.
Cette artiste à l’intense activité parvient à faire entrer dans ses recueils et à la suivre. J’adhère, je crois comprendre-j’aime à le penser du moins. Non que soit facile cette lecture pour tous, mais surmontant l’impasse de la déclaration, elle trouve la note juste et la tient dans ce triptyque qui répond parfaitement à l’exergue d’un Char moins abscons qu’à l’ordinaire « L’inaccompli bourdonne d’essentiel » : la chair, l’humus et l’horizon, l’air, le ciel.

On ne sait où se cachent ces ruisseaux souterrains qu’elle fait remonter dans ses mots, simples et pourtant choisis, creusés dans la tourbe.
Dans une poésie tendue vers la réalité crue, sacré et profane s’unissent dans un rapport sensuel à la langue dégagée de sa gangue d’un burin giacomettien.
Une poésie forte d’images vives, sans métaphores précieuses ou références obscures qui arrêtent l’œil ; nulle pesanteur dans ses mots qui exaltent l’existence en donnant du style au « chaos de la vie ». En équilibre entre le vide et l’humain, Jacqueline St-Jean tient le rythme de sa partition musicale.

Sophie Chambon