BESOIN DE POÉSIE

Je suis rarement de mon avis

Ce peut être seulement une pirouette verbale
Ce peut être à l’inverse un moyen de recherche
Une manière de remettre un lundi matin
Les compteurs (et le conteur) à zéro


Je suis rarement le fil du courant
Les mots qui me traversent
Les paroles des médias qui me noient


Mon avis ne mord pas la main qui l’écrit
Il passe en un clin d’œil
Sur ma page en noir et blanc

Tel le
Va et vient de la navette
Du métier de vivre
Avec le mourir*

*Jacqueline Saint-Jean

poésie
mode
d'emploi
08/01/2006
9/02/2026
non stop

JJ Dorio

DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

AVANT LIRE
Les fragments en italique sont des paroles d'auteurs disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement dans ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.


Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.


Chaque Disparition se compose de sept fragments.
Ils paraîtront sur ce blog du lundi au dimanche, pendant vingt-trois semaines, soit cent soixante et un fragments, si tout se passe comme prévu.

DISPARITION

II

MICHEL B.

08

Nous avons besoin de poésie pour nous libérer de la guerre des dieux, pour déclarer notre amour, pour nous guérir, et aussi pour comprendre ce qui se passe à l’intérieur de notre langage.

 Si la vie d’un écrivain fait intégralement partie de son œuvre, comme l’affirmait Michel B., qu’en est-il de sa disparition ? Un mauvais feuilleton pensait-il, lui, qui sa vie durant, contre vents et marées, écrivait ses pages sous l’influence de la bonne nouvelle. Paroles d’évangile d’un agnostique qui persuadait ses lecteurs qu’avec l’enfer quotidien qui nous entoure, nous devons en nos écrits fabriquer du paradis, nous ouvrir vers un monde qu’on veut toujours nous cadenasser.

UN NOUVEAU DICTIONNAIRE À PART MOI

AIRS  

Une chanson venue de la mer
L’air que j’écoute
Assis sur un bois flotté

L’air de l’écume des jours
Un nénuphar 
Dans les poumons de Chloé

L’air d’Ellington
Qui m’envahit à nouveau
Sous le grand pin d’Antibes

Et qui renaît cette nuit
Sous ma plume
In a sentimental mood


BESOIN DE POÉSIE


la poésie est aspiration
la satisfaction la tue


Pierre Reverdy


Prenez le temps de lire
Prenez le temps de vivre
Et de changer chaque matin
Vos pas de plomb
Pour les semelles de vent

de vos poésies

Réveillez-les
Jouissez
Des soleils jaseurs des mots
Ouvrant à la joie et à la fraternité


Il ne faut jamais céder
L’initiative aux maux


C’est pourquoi
Souffrance et solitude
Ont pour antidote
L’exercice poétique
Souci de soi
Souci des autres

Pleins et déliés
D'un Je
Pétri de multiple

poésie
mode d'emploi
8/02/2016
8/02/2026
non stop

DISPARITIONS

DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

DISPARITION

I

Georges. P.

01

 Du jour au lendemain, Georges P. disparut de l’horizon. La veille, comme si de rien n’était, il avait fait une partie de Go avec son ami mathématicien, puis avait confectionné une grille de mots croisés pour un journal du soir, avant d’aller rencontrer à France Culture un producteur pour un projet de pièce romantique (hörspiel en allemand). Mais le lendemain tous « ses rendez-vous » avaient dû constater qu’il avait fait faux bond. On s’interrogea, on interrogea ses proches, on crut à un retrait momentané, une petite fugue incognito. Mais un mois après sa disparition, au milieu d’un fatras d’infos vrais et fausses, une radio annonça : « on est sans nouvelle du dernier prix Renaudot. »

02

 L’écriture c’est comme jouer à cache-cache : doit-on rester caché ou être découvert ? Quels que soient les progrès que j’ai pu faire dans l’exercice de l’écriture, il me semble que je ne parviendrai qu’à un ressassement sans issue. Ce n’est pas comme je l’ai longtemps avancé, l’effet d’une alternative sans fin entre la sécurité d’une parole à trouver et l’artifice d’une écriture exclusivement préoccupée de dresser des remparts : c’est lié à la chose écrite elle-même, au projet de l’écriture comme au projet du souvenir.

03

Le jour de la disparition de Georges P. le 3 mars 1982 on relevait les titres suivants dans un journal du soir :

 L’ENTERREMENT D’UN FILS DU VENT

Un roi est mort dans l’indifférence générale. Ce souverain régnait pourtant sur une bonne dizaine de millions de sujets, Vaida Voevod III s’est éteint discrètement à son domicile de Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis). Il avait soixante-trois ans et était roi des gitans. 

PHILIPPE K. DICK

L’auteur américain de Science-Fiction est mort le mardi 2 mars à Santa Ana en Californie.

UN BRICOLEUR DE GÉNIE

L’écrivain Georges Perec est mort, le mercredi 3 mars, d’un cancer du poumon. C’est un bricoleur de génie qui a disparu, à quarante-six ans. On s’apercevra très vite qu’avec lui s’est prolongée et amplifiée la tradition humoristique, en réalité très sérieuse, ouverte par Raymond Queneau. Perec avait en commun avec l’auteur de Zazie la passion des mathématiques et des mots croisés. Il avait appartenu à l' » OULIPO « , l’Ouvroir de littérature potentielle.

L’article était signé Bertrand Poirot-Delpech (1929-2006)

04

 Ainsi naquit, mot à mot, noir sur blanc, surgissant d’un canon d’autant plus ardu qu’il apparaît d’abord insignifiant pour qui lit sans savoir la solution, un roman qui pour biscornu qu’il fût, illico lui parût satisfaisant , d’abord lui qui n’avait pas un carat d’inspiration, il s’y montrait aussi imaginatif qu’un Ponson ou qu’un Paulhan ; puis, surtout, il y assouvissait, jusqu’à plus soif, un instinct aussi constant qu’infantil, sa passion pour l’accumulation, pour la saturation, pour l’imitation, pour la citation, pour la traduction, pour l’automatisation .

Plus tard, voulant y voir plus clair, il tint un journal.

Il prit un album. Il inscrivit au haut du folio initial :

LA DISPARITION

Puis, plus bas :

Il a disparu. Qui a disparu ? Quoi ?

Son disparu se nomma Anton Voyl.

 05

« Laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. »

Signé Perec, que l’on prononce Pérec le nom du père, juif polonais,

mort en 40, quand Georges dit Jojo, avait 4 ans.

2 ans plus tard sa maman le met dans un train pour lui sauver la peau.

Mais la sienne, celle de Cyrla Perec née Szulewicz, finit à Auschwitz la Maudite.

« Arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse ».  

Souriant, volontiers déconneur (un mot d’époque), joueur de Go et d’Oulipo.

Mais avant tout, « touchant ».

Sa page des sports signé W, masquant l’horreur des camps et de « l’Histoire avec sa grande H » :

son expression sublime, fatidique, à lire « littéralement et dans tous les sens ».

Je me souviens d’avoir récrit, Perec me tenant la main, les 480 entrées de Je me souviens,

que lui-même avait emprunté à Joe Brainard, artiste new yorkais, (I remember).

Je me souviens que le jour de sa disparition, le 3 mars 1982,

des petites manines flottaient dans mon jardin comme au début d’Amarcord

et que mes filles encore enfants sautaient pour essayer de les attraper.

06

Ils vivaient dans un monde étrange et chatoyant

L’univers miroitant de la civilisation mercantile

Les prisons de l’abondance

Les pièges fascinants du bonheur

G.P. Les choses

Ceux-là plutôt fauchés s’endormaient pourtant sur leurs lauriers

Rêvant chaque nuit de faire fortune

Pour s’offrir le bonheur à portée d’images

Offertes par Madame Express :

Simples peignoirs de bain griffés de solitude

chaussures british à la patine exceptionnelle

et plus tard quand quelque argent leur viendrait

le divan Chesterfield avec les gants de pécari

le mobilier les bibelots les achats à la mode

Ceux-là étaient nés trop tôt pour lancer le pavé de mai 68

Qui auraient redonné sens à leur petite histoire

Ceux-là s’étaient condamnés à n’exister

Que sur le théâtre d’ombre des « Choses »

07

La femme de son ami Jean D. fit paraître un livre sur certaines peurs ancestrales, enfantines, qu’elle intitula « Le corps de l’effroi. »

 Perec le lut et s’en souvint.

Avant de prendre le chemin de l’hôpital sans illusion, il dit au téléphone à sa correspondante :

« tu vois, maintenant, c’est moi le corps de l’effroi. »

*

 Clap de fin

 Amnésique errant au pays des aveugles.

Le désir fugitif et poignant de ne plus entendre, de ne plus voir, de rester silencieux et immobile.

Rien ne s’est passé.

Rien ne se passera plus.

*

JJ Dorio

Martigues 07/02/2026