MISS SACRIPANT ENTRE AU CAFÉ NERVAL DE L’EAST RIVER 20,21,22





vingt

LIRE LONGUEMENT ET PAR À COUPS, confesse Jo.L., est mon carburant.

J’accumule, j’ajoute, je recopie, je suis une autre, je suis le portrait de Miss Sacripant ébauché pour une Revue de Mode par Elstir, le peintre de Proust, je suis Zazie dans le métro boulot dodo, je suis la cocotte et le trottin des années 20, je suis celle qui accumule les bêtises de sa jeunesse, je suis « femme assise à la fenêtre lisant en silence », je suis l’inactuelle et l’inintellectuelle, je suis la plus délurée de la petite bande des jeunes filles en fleurs, je suis ma mère l’Oye et ma grand-mère qui ne dit jamais du mal d’autrui, je suis la petite dame qui écrit ses mémoires au café Nerval dans l’East Village et je suis contente de savoir qu’à l’heure de ma mort vous, mon lecteur fétiche, ne me droperez pas.

Miss Sacripant est l’Odette de la Recherche dont Marcel ne nous a pas dévoilé le nom de jeune fille  





vingt-et-un

UNE MESURE POUR RIEN, c’était le charme de ces phrases musicales en apesanteur, sans pulsations, qui me mettaient en état d’oublier tout ce qui touchait aux maux de la tribu.

Après ce passage musical et matinal obligé, que j’écoutais en buvant le premier café, je pouvais à mon tour faire chanter la plume sur mes papiers préparés par de longues digressions sur des carnets de notes et de citations. « Et quand personne ne me lirait »*, rien ne m’empêchait de mêler dans mes poèmes des observations de mille petits détails venus du terrain ou des encyclopédies.

Les mesures pour rien, la rougeur soudaine sur un visage rose, un chat isabelle caché dans les roches de la passe maritime, une phrase belle comme un Carnaval.  

*Michel de Montaigne





vingt-deux  

CETTE NUIT TU M’ES APPARUE sous les traits d’une vieille dame espiègle, alors que nous le savons, même si tu n’es plus « une jeune fille », tu n’as pas encore franchi le cap de la quarantaine. J’étais dans un musée qui commémorait le bicentenaire de la mort du divin marquis. La commissaire de l’exposition, soit dit en passant, n’avait pas fait dans la dentelle. « Cruautérotisme », ce mot valise clignotait à l’entrée de salles multipliant les tableaux et les sculptures « hétéroclytes ». (sic)

Pour marquer le coup d’envoi, une comédienne avait joué la mijaurée devant ce tableau minimaliste de Gustave Courbet, longtemps caché comme dans un tabernacle, par le fameux dynamiteur  professionnel de la psychanalyse, à l’origine d’un monde de phrases se mordant la queue.

(« L’amour, c’est offrir à quelqu’un qui n’en veut pas quelque chose que l’on n’a pas.”)*

Après avoir fait un premier tour devant les œuvres exposées, j’étais revenu, vers celle qui, si on m’en avait donné la possibilité, j’aurais emportée. C’était un tout petit tableau (16x13cm), peint par Fragonard, connu sous le titre, Les Curieuses, où deux jeunes pucelles toutes roses, émoustillées, écartent les rideaux d’une alcôve.

C’est là qu’intervint notre espiègle vieille dame ; apparue comme par magie, elle me tendit un petit crayon d’or, en disant : « Tenez Monsieur, vous venez de le perdre ». Et comme je paraissais surpris, n’ayant jamais possédé pareil outil de dessin ou d’écriture, elle ajouta cette réplique, digne d’Albertine : « Ce qui m’étonne, c’est que vous trouvez cela étonnant ».

*Jacques Lacan

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :