ÉCRIRE DE LA PROSE EN SILENCE



A 1
Écrire de la prose en silence,
avec le moins de mots possible,
pour mieux en serrer le sens.
J’entreprends cette page, à la main,
comme un devoir d’amitié.
Une confiance en la lenteur de la plume
qui parle au papier.
Et qui, de toutes manières,
ne reviendra pas en arrière,
ne fera pas de ratures —
assumant ainsi les imperfections,
l’inachèvement.
Avant de passer à la seconde page,
j’observe l’Étude des mains de Dürer
et je regarde — plutôt que je ne lis —
un poème en italien,
avec sa traduction en vis-à-vis :
En pensant à toutes les mains tendues que j’ai serrées…
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A 2
Mes mains —
et particulièrement la droite,
en ce qui me concerne —
qui, depuis tant et tant d’années,
fait sa besogne.
Une main qui apprit, chemin faisant,
à se libérer de l’abandon
à ce je-ne-sais-quoi
d’écriture sans cœur.
(Cet ajout précédent, à la pointe fine,
n’est pas de mon goût.
Comme si une autre personne
s’était avancée, masquée.
Une ruse pour ne pas en venir aux mains.)
Un no sé qué.
Par cet hispanisme, je prends de l’air —
airosidad.
Lors me vient cette fantaisie :
un duo de chanteurs et de musiciens
des années 50
qui chantaient comme des innocents :
"mè-qué-mè-qué mais qu’est-ce que c’est" —
et à l’inverse,
la chanson d’Ève :
"Sources qui sourdent, murmure immense" —
et pourtant : silence.

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A 3
Avant d’écrire cette troisième page,
j’ai réécouté les 3 Gymnopédies d’Érik Satie.
Un art mathématique,
un silence suivant sa partition,
sans barre de mesure.
Et, plus étonnant encore :
sans piano pour l’écrire.
Ailleurs je lis :
les sables du silence se couvrirent d’eaux vives —
comme la poésie,
silence de la prose,
irrigue les créations d’Encres Vives.
Une maison d’édition de poèmes au format A4,
que j’eus l’honneur d’habiter
grâce à l’amitié de son créateur,
le regretté Michel Cosem.
Si je retenais un seul de mes recueils,
ce serait La nostalgie du présent.
Ce sera, pour clore
ce premier essai en prose du silence,
mon dernier présent.



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  1. Avatar de Jean Jacques Dorio

2 Comments

  1. Voici que point la nostalgie du présent, ce regret d’un instant qui plus jamais ne sera. Anticipant la disparition des choses et des êtres qui composent son monde, le poète fait sourdre de sa plume des accents dissonants – visions zébrant le texte de noires fulgurances. Celles-ci ne sont pourtant que les revers rémittents des trésors que sa conscience affûtée dérobe au Temps. Recueillir les présents que nous offrent le jour, la nuit et les saisons ; recueillir les poèmes en tableaux tournoyants ; habiter en poète le monde, en recenser les plus discrets événements : le chant de la cigale, prophète de l’été, le bruit des pages qui s’envolent, la couleur du ciel mistralé. Couchés sur le papier, ces menus faits se mêlent et donnent au réel devenu poésie le flou nuancé d’un tableau impressionniste. De ces multiples captations – captifs souvenirs toujours revisités –, la plus intime, la plus sacrée, est celle qui vers à vers raconte l’écriture : poète de présence, Jean Jacques Dorio séjourne en sa pratique, patiemment poursuivant des barques de papier.

    Pauline Dorio

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  2. Jean-Jacques Dorio                                                                                                                                                                     La nostalgie du présent                                                                                                                                      Editions Encres vives

    Toute une démarche poétique pour honorer l’instant présent. Le présent est une présence qui emporte le passé et le futur dans une même présence toujours active. A l’écoute d’autres voix que l’auteur intègre à la sienne, il semble vouloir faire l’unité de temps et d’espace tel que le présent s’en trouve renforcé dans son acceptation. Ecriture qui se veut un effacement vu d’un surgissement pur et non altéré par le jeu poétique qui très souvent ne sert qu’à se poser face au monde. Jean-Jacques Dorio va vers le monde dans la simplicité et le respect des autres : Savourant entre miel et cendres / ces nostalgies de nos instants sublimés. Recueil très dense par ses textes et ses illustrations calligraphiques et en même temps léger par une parole directe et claire. Ce recueil particulier casse la monotonie de lecture par une forme et un agencement des illustrations où la quatrième de couverture est incluse. Très proche des autres, l’auteur demande à ses lecteurs de poursuivre la ligne, cela donnera une preuve que tu existes. Il faut préserver intact le jaillissement du poème déjà prêt à disparaître. Recueil d’une belle unité avec de nombreux contrastes, poèmes qui s’imprègnent du présent au quotidien dissertant sur le temps en toute humilité : Je redeviens alors ces fétus de papier. Il y a un souci de l’actuel et de la communication avec le monde. Mais le monde est à recoudre, vaste travail répétitif où le poète tient un rôle de rassembleur. Belle spontanéité pour exprimer des évidences et livrer des confidences. Recueil du partage et de l’invitation, il nous donne aussi un art poétique.

                                                             Jean-Marie Corbusier

                                                              Le Journal des Poètes

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