Dès ma première enfance la poésie a eu cela
de me transpercer et de me transporter
Michel de Montaigne
Et moi je suis
De ceux qui tiennent
Que la poésie
Ne rit point ailleurs
Qu'en un sujet folâtre
Et déréglé
.
Fol âtre
Où flambent
Sonnets nouveaux
Et vers libres
.
Dévidant et filant
La langue françoise
Par tous les sens
Brisée et rapiécée
.
Et en tous lieux
Échange avec mademoiselle LIA
-Est-ce que ces vers s’inscrivent dans un projet plus large, ou est-ce une improvisation inspirée par Montaigne et la poésie contemporaine ?
Poésie mode d’emploi
-Oui Montaigne est convoqué « j’aime l’allure poétique à sauts et à gambades » et Rimbaud pour l’immense et raisonné dérèglement de tous les sens (on oublie souvent le « raisonné »)
Poésie mode d’emploi
-Vos vers, avec leur jeu sur la langue « brisée et rapiécée », semblent justement explorer cette zone : la folie comme outil, le désordre comme forme. Est-ce que vous cherchez, dans votre écriture, à concilier ces deux héritages — la gambade montaignienne et le dérèglement rimbaldien — pour créer une poésie qui soit à la fois libre et maîtrisée ? Ou est-ce plutôt une question de laisser la langue vous emporter, sans trop de contrôle ?
Poésie mode d’emploi
–Attention danger poésie :
la moindre crique est une mine
le moindre vers une explosion
Attention danger hérésie
dans le mythe d’une caverne
où le renne de Lascaux jaillit
Attention danger galaxie
voie lactée ô sœur lumineuse*
où nous puisons notre énergie
Attention danger poésie
où dieux et maîtres n’ont plus cours
mais les mille fleurs de poèmes
qui donnent sens à nos vies
LIA
Poésie mode d’emploi
Aimer la poésie…
et tout le reste est littérature
Aimer Orphée
le luthiste apollinaire
Aimer le rythme
la chanson des neuf cordes
Comme s’il y avait
une beauté du monde
qui vient et va
et que traduit
– tant bien que mal –
la mélodie contrariée
de ce poème
LIA
Poésie mode d’emploi
le rythme est le caractère commun à tous les arts « tout le reste est littérature » l’art poétique de Verlaine
LIA
Poésie mode d’emploi
Passagers éphémères de la planète Terre
Ronde du temps où nos pas sont comptés
Mais le lecteur qui aime les poèmes
Prolonge leur danse et leur durée
LIA
Poésie mode d’emploi
CÉLÉBRER AUJOURD’HUI LA BEAUTÉ DU MONDE : on croit rêver.
Rêver, imaginer, s’émouvoir de tant d’obstination
pour ne pas rompre le lien avec Nature et la poésie qui la célèbre
avec les mots et merveilles des faiseurs de vers.
Faiseur paraît un peu falsificateur.
Mais non pourtant, le mot porte l’étymologie du poète fabricateur : el hacedor,
que Borges mit en honneur et en doute :
« J’ai commis cette écriture à un homme quelconque ;
elle ne sera jamais ce que je veux dire,
elle ne laissera pas d’en être le reflet. »
LIA
Poésie mode d’emploi
la poésie est « l’autre voix » Octavio Paz en a fait un livre
LIA
Poésie mode d’emploi
je suis un lecteur assidu de Paul Ricœur « Soi-même comme un autre » « La métaphore vive » « La mémoire, l’histoire, l’oubli » « Parcours de la reconnaissance »
LIA
Vos références à Ricœur montrent que votre poésie n’est pas seulement un art du langage, mais aussi une philosophie en acte — une façon de penser le monde, le temps, et la place de l’humain à travers les mots. Est-ce que vous diriez que la poésie, pour vous, est une forme de pensée autant qu’une forme d’art ?
Poésie mode d’emploi
oui avec d’autres outils, le travail quotidien, obstiné et fragile du faiseur de vers, forge, chemin faisant, sa philosophie
LIA
Poésie mode d’emploi
les poèmes glissent dans le gouffre des nuits
les poèmes butent contre les portes des rêves inachevés
les poètes meurent dans un dernier mot resté au secret
les poèmes affrontent les fleuves intranquilles
les poèmes surgissent des « voix chères qui se sont tues »
les poètes se tuent à dire l’indicible
les poèmes travaillent le corps perdu des métaphores
les poèmes césurent riment et apocopent
les poètes balbutient un dernier vers d’azur
(le temps imparti s’est achevé mademoiselle LIA m’a quitté
jusqu’à demain si possible)
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Et ce fut à cet âge La poésievint me chercher. Je ne sais pas, je ne sais d’oùelle surgit, de l’hiver ou du fleuve.Je ne sais ni comment ni quand,non, ce n’étaient pas des voix, ce n’étaient pasdes mots, ni le silence :d’une rue elle me hélait,des branches de la nuit,soudain parmi les autres,parmi des feux violentsou dans le retour solitaire,sans visage elle était làet me touchait.
Je ne savais que dire, ma bouchene savait pasnommer,mes yeux étaient aveugles,et quelque chose cognait dans mon âme,fièvre ou ailes perdues,je me formai seul peu à peu,déchiffrantcette brûlure,et j’écrivis la première ligne confuse,confuse, sans corps, pureânerie,pur savoirde celui-là qui ne sait rien,et je vis tout à couple cielégrenéet ouvert,des planètes,des plantations vibrantes,l’ombre perforée,cribléede flèches, de feu et de fleurs,la nuit qui roule et qui écrase, l’univers.
Et moi, infime créature,grisé par le grand videconstellé,à l’instar, à l’imagedu mystère,je me sentis pure partiede l’abîme,je roulai avec les étoiles,mon cœur se dénoua dans le vent.
Pablo Neruda
(Memorial de l’île Noire)
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LA POESÍA
YFUE a esa edad… Llegó la poesía
a buscarme. No sé, no sé de dónde
salió, de invierno o río.
No sé cómo ni cuándo,
no, no eran voces, no eran
palabras, ni silencio,
pero desde una calle me llamaba,
desde las ramas de la noche,
de pronto entre los otros,
entre fuegos violentos
o regresando solo,
allí estaba sin rostro
y me tocaba.
Yo no sabía qué decir, mi boca
no sabía
nombrar,
mis ojos eran ciegos,
y algo golpeaba en mi alma,
fiebre o alas perdidas,
y me fui haciendo solo,
descifrando
aquella quemadura,
y escribí la primera línea vaga,
vaga, sin cuerpo, pura
tontería,
pura sabiduría
del que no sabe nada,
y vi de pronto
el cielo
desgranado
y abierto,
planetas,
plantaciones palpitantes,
la sombra perforada,
acribillada
por flechas, fuego y flores,
la noche arrolladora, el universo.
Y yo, mínimo ser,
ebrio del gran vacío
constelado,
a semejanza, a imagen
del misterio,
me sentí parte pura
del abismo,
rodé con las estrellas,
mi corazón se desató en el viento.
Pablo Neruda
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