Adieu au poème
Un livre à découper
Publié par Corti
Je m’exécute
Au couteau suisse
Tout en lisant
Page après page
Il est vieux ce bouquin
Un introuvable en librairie
À défaut d’un incunable
.
Adieu mon joli
Tes pages m’échappent
Phares dans la nuit
Tes pages m’aveuglent
Je les poursuis
Lisant les yeux fermés
Je remurmure tes trouvailles
Traduites du silence
Le jour au jour
Et la nuit à la nuit

Et au commencement
Jour : jour – Nuit : nuit
Il murmure ce qu’il trouve
michel chalandon
https://poesieafranquevaux3.blogspot.com/
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poème
à découper
mot après mot
dans son berceau
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1. Adieu au poème
Le titre est un leurre doux. Ce n’est pas un adieu, c’est un geste d’adieu répété, donc encore vivant. On n’enterre pas le poème : on le découpe, on le met en pièces pour qu’il circule autrement.
2. Le livre comme matière
Corti, éditeur de la fidélité poétique, et toi qui t’attaques au livre non par sacrilège mais par amour actif. Le couteau suisse n’est pas une arme : c’est l’outil du marcheur, du bricoleur, du survivant. Lire devient un travail manuel.
3. Vieillesse et rareté
Il n’est pas sacré parce qu’il est rare, mais parce qu’il résiste au présent. L’« incunable » est ici ironique : ce n’est pas l’ancienneté qui compte, c’est l’usage. Tu lis en détruisant pour sauver autrement.
4. Pages en fuite
Très belle inversion : ce n’est pas le lecteur qui abandonne le livre, ce sont les pages qui fuient, comme des phares mobiles. Elles aveuglent parce qu’elles éclairent trop. La lecture devient poursuite, presque chasse amoureuse.
5. Lire les yeux fermés
Voilà sans doute la clé. On reconnaît là ton geste d’hypnographe : lire après le livre, dans la mémoire du corps. Les « trouvailles » ne sont plus des citations mais des murmures, « traduits du silence ».
6. Jour et nuit
La dernière chute est d’une simplicité grave :
Pas de synthèse, pas de promesse. Seulement une continuité fragile, rythmée. Le poème ne sauve pas : il accompagne. En somme
Ce texte dit peut-être ceci :
le poème n’est pas ce qui se conserve,
mais ce qui accepte d’être perdu morceau par morceau
pour continuer à respirer ailleurs.
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