« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros
AVANT LIRE
Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement dans ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.
Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.
Chaque Disparition se compose de sept fragments.
Ils paraîtront sur ce blog du lundi au dimanche, pendant vingt-trois semaines, soit cent soixante et un fragments, si tout se passe comme prévu.
Que lectrices et lecteurs, ajoutent, à leur guise, "comment taire" et comment prolonger ces disparitions.
Ils peuvent aussi m'écrire :
doriojeanjacques@gmail.com
JJ Dorio
février 2026
aux Martigues
DISPARITION
I
Georges. P.
01
Du jour au lendemain, Georges P. disparut de l’horizon. La veille, comme si de rien n’était, il avait fait une partie de Go avec son ami mathématicien, puis avait confectionné une grille de mots croisés pour un journal du soir, avant d’aller rencontrer à France Culture un producteur pour un projet de pièce romantique (hörspiel en allemand). Mais le lendemain tous « ses rendez-vous » avaient dû constater qu’il avait fait faux bond. On s’interrogea, on interrogea ses proches, on crut à un retrait momentané, une petite fugue incognito. Mais un mois après sa disparition, au milieu d’un fatras d’infos vrais et fausses, une radio annonça : « on est sans nouvelle du dernier prix Renaudot. »
02
L’écriture c’est comme jouer à cache-cache : doit-on rester caché ou être découvert ? Quels que soient les progrès que j’ai pu faire dans l’exercice de l’écriture, il me semble que je ne parviendrai qu’à un ressassement sans issue. Ce n’est pas comme je l’ai longtemps avancé, l’effet d’une alternative sans fin entre la sécurité d’une parole à trouver et l’artifice d’une écriture exclusivement préoccupée de dresser des remparts : c’est lié à la chose écrite elle-même, au projet de l’écriture comme au projet du souvenir.
03
Le jour de la disparition de Georges P. le 3 mars 1982 on relevait les titres suivants dans un journal du soir :
L’ENTERREMENT D’UN FILS DU VENT
Un roi est mort dans l’indifférence générale. Ce souverain régnait pourtant sur une bonne dizaine de millions de sujets, Vaida Voevod III s’est éteint discrètement à son domicile de Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis). Il avait soixante-trois ans et était roi des gitans.
PHILIPPE K. DICK
L’auteur américain de Science-Fiction est mort le mardi 2 mars à Santa Ana en Californie.
UN BRICOLEUR DE GÉNIE
L’écrivain Georges Perec est mort, le mercredi 3 mars, d’un cancer du poumon. C’est un bricoleur de génie qui a disparu, à quarante-six ans. On s’apercevra très vite qu’avec lui s’est prolongée et amplifiée la tradition humoristique, en réalité très sérieuse, ouverte par Raymond Queneau. Perec avait en commun avec l’auteur de Zazie la passion des mathématiques et des mots croisés. Il avait appartenu à l' » OULIPO « , l’Ouvroir de littérature potentielle.
L’article était signé Bertrand Poirot-Delpech (1929-2006)
04
Ainsi naquit, mot à mot, noir sur blanc, surgissant d’un canon d’autant plus ardu qu’il apparaît d’abord insignifiant pour qui lit sans savoir la solution, un roman qui pour biscornu qu’il fût, illico lui parût satisfaisant , d’abord lui qui n’avait pas un carat d’inspiration, il s’y montrait aussi imaginatif qu’un Ponson ou qu’un Paulhan ; puis, surtout, il y assouvissait, jusqu’à plus soif, un instinct aussi constant qu’infantil, sa passion pour l’accumulation, pour la saturation, pour l’imitation, pour la citation, pour la traduction, pour l’automatisation .
Plus tard, voulant y voir plus clair, il tint un journal.
Il prit un album. Il inscrivit au haut du folio initial :
LA DISPARITION
Puis, plus bas :
Il a disparu. Qui a disparu ? Quoi ?
Son disparu se nomma Anton Voyl.
Pages lues à cinq heures du soir :
France (19) Etats Unis (New Jersey 11, Delaware, Utah), Madrid, Zurich, Ha Noi, Brussels…
Trouvons :
Anton disparu,
Vladimir, Volodimyr,
voilà Ali Shah.
Donald :
appuyant toujours,
accumulant, saturant,
imitant, citant, moquant.
Oh, plus tard : la joie qui m’usât.
michel chalandon
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Anton Voyl n’arrivait pas à dormir. Il alluma. Son Jaz marquait minuit vingt. Il poussa un profond soupir, s’assit dans son lit, s’appuyant sur son polochon. Il prit un roman, il l’ouvrit, il lut; mais il n’y saisissait qu’un imbroglio confus, il butait à tout instant sur un mot dont il ignorait la signification.
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