Je me suis souvent promis de ne plus dire Je. Ce serait une bonne discipline. Mais j’y retombe toujours. Du moins puis-je assurer que ce n’ est par aucun égotisme, seulement par commodité.
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Je vieillis, j’écris encore, mais j’ai fait de grands progrès en indifférence et en sagesse. Quelle impatience autrefois et quelle passion ! J’espérais changer le monde.
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Le bonheur ne s’apprend pas dans les livres qui tout compliquent. Je les ai sans doute trop pratiqués. Je les aime toujours, et ce sont eux qui me tirent encore le mieux d’ennui, mais j’en sans doute dit trop de bien par une foi en eux excessive et d’autant plus vive qu’ils m’avaient longtemps été interdits.
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Je rêve sur des poèmes de Valéry. Je viens de relire la Jeune Parque. C’est le poème le plus volontaire qui soit et plein de confidences. Valéry s’étonnait que les lecteurs trouvent son poème obscur et difficile. La Jeune Parque leur répond pour lui dans cette fable admirable où, à la manière de La Fontaine, il lui fait dire :
« Certes d’un grand désir je fus l’œuvre anxieuse,
Mais je ne suis en moi pas plus mystérieuse
Que le plus simple d’entre vous…
Mortels, vous êtes chair, souvenance, présage,
Vous fûtes, vous serez ; vous portez tel visage:
Vous êtes tout, vous n’êtes rien
Supports du monde et roseaux que l’air brise,
Vous vivez… Quelle surprise !
Un mystère est tout votre bien.
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L’immense péché que Paul Valéry dénonçait « le besoin d’être unique », était pourtant aussi le sien. Il était dans une étrange contradiction, jugeait « infâme le parti d’être soi », mais avait horreur de se sentir semblable, au reste revenant toujours à lui-même.
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Citations extraites d’un livre imprimé le 20 octobre 1977. Son auteur (25 mars 1890-22 septembre 1978) vivait par conséquent ses vieux et derniers jours, en continuant à donner dans ses écrits tout ce qu’il y avait en lui de pensées et de sentiments porteurs de vie et de lumière.
« C’est le devoir d’un écrivain et particulièrement aujourd’hui, dans ce monde où sévissent des modes et les propagandes, et où tant d’hommes ne pensent, si c’est penser, que par influence et une sorte de contagion en troupeaux.
Il s’agit de Jean Guéhenno, associé à la création de la revue Europe, née en 1923 du courant pacifiste, inspiré par Romain Rolland. René Arcos fut son premier rédacteur en chef (1923-1929), puis ce fut Jean Guéhenno (1929 à 1936) qui démissionna quand le parti communiste en prit le contrôle. Il avait horreur de l’enrégimentement.
« Les batailles pour la justice et la liberté, quand on veut servir à la fois l’une et l’autre, sont difficiles. cela était vrai dans les années 30, comme en 1977. l’analogie des situations est frappante. je dirigeai la revue dans un esprit socialiste et libéral. mais, à l’intérieur même de notre équipe, les communistes me faisaient une sourde guerre. »
« Le pourrissement de l’opinion populaire en France remonte au congrès de Tours en décembre 1920. La scission, la division des forces populaires en socialistes et en communistes, ce « déchirement fratricide » a été le plus grave événement.
Le parti socialiste qui n’avait cessé de grandir perdit subitement son mouvement. Le parti communiste et derrière lui les masses converties par la propagande à la forme russe de la révolution, n’a cessé d’entretenir une agitation confuse et s’est trouvé comme hors jeu d’une politique vraiment démocratique. Par comble, pour se donner de l’importance, il est allé parfois jusqu’à trahir, en s’unissant à ses pires adversaires. » (le pacte Hitler-Staline)
Jean Guéhenno « Dernières lumières, derniers plaisirs3 Grasset 1977
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