DISPARITIONS

DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

AVANT LIRE

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

Chaque Disparition se compose de sept fragments.
Ils paraîtront sur ce blog du lundi au dimanche,
pendant vingt-trois semaines,
soit cent soixante et un fragments,
si tout se passe comme prévu.

Lectrices, lecteurs, j’espère que vous essaierai, vous aussi, à participer, par fragments et bouffées, à l’aventure.

DISPARITION XII

ANNIE Le Brun

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VOUS QUI NE VOYEZ PAS PENSEZ À CEUX QUI VOIENT

Il est des disparitions qu’on préfèrerait ne pas écrire. Comme si la mort de cette femme inclassable, nous donnait un sale coup au moral, nous rappelant sa dénonciation du trop de réalité qui nous est aujourd’hui imposé de toutes parts

Nous qui comme Annie L.B. assistâmes à ce qu’un sociologue espagnol appela pour la première fois en 1998, « une société en réseaux » et qui fûmes sensible aux coïncidences qu’elle révéla :

Néanmoins, il est des coïncidences dans le temps qui invitent à se demander, par exemple, s’il y a un rapport entre la crise de la poésie, l’effondrement de certaines niches écologiques, la montée des intégrismes religieux ou la désertification des sols…

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Le jour de sa disparition, le 29 juillet 2024,  on put lire sur notre journal du soir :

LA MORT DU COMPOSITEUR ALLEMAND WOLFGANG RIHM

Le musicien à la stature colossale, auteur de plus de 400 opus dont une demi-douzaine d’opéras, n’a eu de cesse de valoriser la subjectivité. Il est mort le 27 juillet, à 72 ans.

LA MORT DE LA CHANTEUSE PORTUGAISE MISIA

L’artiste avait participé au renouveau du fado, genre emblématique du Portugal, tout en s’autorisant de lumineuses digressions. Elle est morte le 27 juillet, à 69 ans.

MORT DU COMÉDIEN ITALIEN ROBERTO HERLITZKA ACTEUR FÉTICHE DE MARCO BELLOCHIO

Le comédien, qui tourna aussi pour Paolo Sorrentino, Luigi Comencini et Nicole Garcia, est mort, mercredi, à l’âge de 86 ans.

MORT D’ANNIE LE BRUN L’INCOMPARABLE POÈTE ET ESSAYISTE

Critique, écrivaine, grande spécialiste de Sade, elle n’a eu de cesse d’explorer les parts obscures de nos sociétés. Inclassable héroïne de la pensée, celle qui fut féministe sans jamais rien céder sur l’érotisme était aussi la dernière figure du surréalisme. Elle laisse derrière elle une œuvre à l’actualité brûlante.

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POUR EN FINIR AVEC CE QUI N’A PAS DE PRIX : L’ÈRE DU DÉCHET AUGMENTÉ

Comme on se félicite de produire une « réalité augmentée », nous voici entrés dans l’ère du déchet augmenté. Car non seulement la surproduction des décennies précédentes – avec son excès de marchandises, d’images, d’informations et le « trop de réalité » qui en découlait – a engendré un « trop de déchets », c’est-à-dire un monde de nuisances que son propre fonctionnement conduit à sa perte, mais s’y ajoute un enlaidissement inédit, un simulacre de remède destiné à ce que rien ne change en profondeur.

« Des lèvres botoxées à l’exploitation du passé, on ne compte plus les effets ordinaires d’une guerre menée pour en finir avec ce qui n’a pas de prix »

A cet égard, l’esthétisation du monde s’est révélée être l’arme particulièrement adaptée à la mise en place de ce nouvel ordre du déni. D’abord par son pouvoir de maquiller les contradictions, mais encore par sa puissance de falsification, pour formater êtres et choses à travers une « beauté de synthèse » propre à annihiler toute singularité. Ce qui vaut pour les choses, les lieux comme pour les individus. Telle l’industrie du tourisme participant de cette cosmétisation du monde, qui en redouble l’enlaidissement. En réalité, des lèvres botoxées à l’exploitation du passé, du body-building au réaménagement des villes, on ne compte plus les effets ordinaires d’une guerre menée pour en finir avec ce qui n’a pas de prix, de sorte que c’est la totalité de notre vie sensible qui s’en trouve menacée.

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LA POÉSIE N’A PAS DE PRIX

« En ce monde étiré, parcouru en tous sens, volubile et affairiste,

la poésie survit, langue de sable, déploration surannée, etc. »

Gaston Puel

La poésie n’a pas de prix

Elle se donne pour rien

hors des marchands

des cuistres et des théoriciens

qui se font mousser

avec les mots des insurgés

La poésie n’a pas de prix

C’est un peu d’air qui est passé

sur cette colline sur cette rue

ce ru de figures invisibles

qui bouillonnent

moitié  pierre moitié écume

La poésie n’a pas de prix

Trésor caché des nuits

Elle lève ses barricades mystérieuses

au carrefour des rêves

et des réalités

La poésie n’a pas de prix

inadaptée à ses marchés

où ceux qui inscrivent « poète »

sur leur carte d’identité plastifiée

troquent l’or du temps

pour leur petite monnaie de signes

Innocente dérangeante pauvre et sans prix

Poésie n’est pas un nom facile à porter

Elle est pourtant – toujours – l’humaine mesure

Qui relie maille après maille ses lecteurs dispersés

Joie et douleur mêlées dans un simple poème

Qui ne fait que passer

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De ne m’être jamais prise pour un écrivain ni de n’avoir jamais projeté de faire œuvre, je n’ai vraisemblablement écrit que pour savoir où j’allais. Il s’ensuit que façon d’être, façon de penser, façon d’écrire sont alors si imbriquées que tout y fait sens. Aucun soir ne ressemble à un autre, surtout quand la formulation d’une impression, d’une sensation et même d’une idée en dépend.…« 

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Le geste et la parole

Et la main qui écrit

Et qui mime le monde

L’agent agissant l’agi

Le parlant la parole

Et le souffle des mots

Et le démon du rythme

Qui peut donner l’illusion

De dire vrai

Ou dire n’importe quoi

C’est le dilemme

Entre la Môme Néant

Et la Môme Imagination

Qui chante la réalité

Et c’est la forme

Qui nous reste habituellement

Invisible celle du Temps

C’est la Recherche

de cet espèce d’espace

sonnant et trébuchant

Que le créateur du surréalisme appelait

l’or du temps

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« »Si rien avait une forme, ce serait cela. » Découvrant cette phrase par laquelle Victor Hugo rapporte ce que lui révélait le téléscope d’Arago, un soir de l’été 1834, j’y reconnus tout de suite l’objet de mes préoccupations.
Je n’en savais pas plus sinon mon impatience à voir surgir de la nuit de ce temps ce qui n’était pas encore. Là aussi l’exactitude de Victor Hugo était impressionnante : « 
Confusion dans le détail, diffusion dans l’ensemble ; c’était toute la quantité de contour et de relief qui peut s’ébaucher dans de la nuit. L’effet de profondeur et de perte du réel était terrible. Et cependant le réel était là. »
Victor Hugo observait-il ici une des montagnes de la Lune,
le « Promontoire du songe », qu’il nous ramenait au plus loin de tout système, c’est-à-dire au plus près de ce qui nous importe, très précisément là où se fomentent les rêves dont nous sommes faits.
Quant à la méthode pour s’en approcher, il la fallait indissociable d’un objet qui n’existe qu’à se déplacer d’une interrogation formulée dans un domaine à sa réponse trouvée dans un tout autre domaine, peut-être même des siècles après. Sur ce point encore, je décidai de m’en tenir à la recommandation de Victor Hugo :
« Allez au-delà, extravaguez. »
Je n’ai prétendu à rien d’autre.»

Annie Le Brun

Jean Jacques Dorio

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