MILAN

Milan

-Tu ne veux pas qu’on aille à Milan au mois de Mai ? Me dit ma compagne à brûle-pourpoint. On a visité la plupart des villes italiennes et certaines plusieurs fois, c’est dans tes gènes je sais, mais la ville lombarde jamais et elle semble valoir le détour.

On pourrait aller à la Scala, voir la Cène, sans compter que c’est la ville de Strehler et du Piccolo Théâtro et puis la cathédrale, c’est un chef d’œuvre, de la dentelle, des multitudes de flèches gothiques…

—Ecoute, je ne suis pas très chaud cette ville, me glace un peu.

—Oh toi à part le trio Rome, Venise, Florence, dans la série « voir et revoir », rien de l’Italie ne trouve grâce à tes yeux !

—Je te signale que l’année dernière on est allé en Sicile !

—Qui n’est pas tout à fait l’Italie.

—Quelle mauvaise foi ! Bon, il y a bien une chose qui pourrait me motiver c’est la proximité des lacs stendhaliens. J’aimerais bien aller au lac de Côme. On pourrait faire d’une pierre deux coups ?

Finalement on y va !
Aie, on ne pourra pas voir la Cène il aurait fallu réserver trois mois avant. Ça part mal.

On a loué un studio dans le quartier Navigli que l’on découvre en arrivant. Notre logement donne sur les canaux. Un peu trop touristique, ce quartier. Anna trouve que c’est vivant, très jeune. Mais moi je dis que ça risque d’être bruyant !

Le lendemain de notre arrivée nous nous précipitons vers Côme. Ce n’est pas très loin et le train est agréable. A notre arrivée, je remarque que cette ville est littéralement inscrite dans son nom. Tout se joue dans le Ô. L’accent circonflexe pourrait figurer la montagne qui donne sur le lac quant à l’eau elle est inscrite dans la lettre O qui renvoie phonétiquement à l’élément liquide. Mais malheureusement ce qui est à l’eau c’est notre promenade sur le lac. Il aurait fallu, là aussi, prendre les billets avant car, sur place, la queue interminable nous décourage et surtout, en lisant les horaires des traversées, on s’aperçoit qu’il n’est pas possible de faire une sortie maritime et de retourner à Milan dans les temps pour aller à la Scala, le soir. Il aurait fallu anticiper. Oui c’est vrai que j’ai fait preuve d’un coupable amateurisme. A l’époque de Stendhal ça devait être plus facile maintenant le « surtourisme » complique tout. On se dit qu’on reviendra mais les prévisions météorologiques nous disent le contraire.

A notre retour en fin d’après-midi, nous sommes contrariés par nos aléas mais on se prépare pour aller à Scala où l’on donne Don Giovanni. Pour une fois on a anticipé. Nous entrons religieusement dans ce temple de l’opéra, intimidés par les Milanais tous sur leur trente et un, mais ils ne font pas endimanchés. Ils sont vêtus avec beaucoup d’élégance. On accède à notre place chèrement payée mais nous nous trouvons au troisième rang de notre petite loge. On ne voit pas grand-chose, un bout de scène et pas les surtitres. Je manifeste ma mauvaise humeur mais heureusement un petit écran intérieur nous les livre. On n’arrête pas le progrès ! Cet opéra, on le connait par cœur et les voix sont magnifiques alors on est conquis dès le début.

Voglio far il gentiluomo

E non voglio più servir.

Dans les jours qui suivent, on se propose de visiter les trésors milanais. Et puisqu’on ne peut pas voir la Cène allons visiter la Pinachotèque de Brera, dis-je.

On n’est pas déçu par les œuvres qui se donnent à voir dans ce lieu. Un vrai plaisir ! Mais que se passe-t-il dans ce Musée ? Les lumières clignotent puis s’éteignent, une alarme se déclenche et ce n’est pas une blague. Les gardiens nous accompagnent manu militari vers la sortie. Bousculade. C’est un peu la panique. Mamma Mia. On a la chance de récupérer nos effets personnels mais la malchance de rater la moitié de notre visite. Nous reviendrons sans doute. Encore un vœu pieu !

Si ça continue ce voyage va être complètement raté dis-je à Anna qui lève les yeux au ciel

 Nous nous remettons de nos émotions le soir autour d’un Osso buco de première catégorie et du traditionnel Tiramisu. Ouf ! Il y a des compensations.

Le lendemain on se dit qu’il est temps d’arpenter la ville en privilégiant l’art déco. Tout en promenant on tombe sur une affiche qui annonce la pièce Arlequin serviteur de deux maitres. Ce serait un véritable coup de théâtre, me dis-je, si l’on pouvait assister à une représentation de cette célèbre pièce de Goldoni (A la manière de Strehler).  Je n’aurais pu rêver mieux. Mais je dois déchanter. C’est complet depuis longtemps. Désillusion à nouveau.

Mais nous ne partons pas battus pour autant. Le métro nous dépose dans le centre de la ville très élégant, comme si la mode omniprésente dans les vitrines avait imprégné la ville entière. Et puis ça y est les façades des immeubles se colorent et viennent à notre rencontre pour nous consoler. Les murs s’habillent de sculptures souvent fleuries. C’est l’art nouveau que nous recherchions. Ce style nous charme.

On nous avait recommandé la villa Necchi, dans ce quartier, Via Mozart…Nous y voilà.

La villa date des années 30 un « véritable écrin milanais » nous dit le guide consulté. En découvrant cette métaphore je ne peux me retenir de penser à Bianca Castafiore. « Le rossignol milanais »

Mais la visite commence ce n’est pas le moment de se distraire.

On est impressionnés en arrivant devant l’entrée monumentale.nous apprenons que des bourgeois milanais ont fait appel, pour construire cette villa, à un architecte éminent dans les années 20. A l’origine le couple des acheteurs s’était perdu dans le brouillard alors qu’ils rentraient à Pavie après avoir passé une soirée à la Scala. Qu’avaient-ils-vu comme Opéra ? On ne le sait pas. Mais comme par enchantement, ils sont tombés sur un lieu magnifique qui a émergé de la brume milanaise. A cet endroit, on pouvait lire un panneau A vendre (en italien bien sûr !). Ils ont rêvé de cette future villa et ont donné carte blanche à l’architecte. Lui est médecin et s’appelle Campiglio et sa femme Necchi, comme sa sœur qui vit avec elle.

Revenons à notre visite. On est à l’extérieur mais déjà charmés. Un jardin arboré magnifiquement avec des espèces recherchées. Une piscine, qui est la première à avoir été construite en Italie, donne au lieu sa touche fraicheur. On ne parlera pas des terrains de tennis qui jouxtent ce jardin.

Quand on finit par pénétrer à l’intérieur de la villa, on est frappé par le luxe de cet intérieur art déco avec une entrée hollywoodienne bordée par des salons et un bureau dont les murs sont remplis d’objets de valeur et de toiles de maitre.

Empruntons l’immense escalier, quasi hitchcockien, (on pense à Cary Grant portant un verre de lait à sa femme malade et on soupçonne qu’il veut l’empoisonner. Ce n’est pas un hasard si cette villa a servi de cadre pour des tournages) on se trouve alors à l’étage où l’on découvre les chambres : celles des maitres, celles des invités et celles des domestiques avec des salles de bain attenantes.

En passant dans les couloirs si l’on ouvre les placards, on trouve une trentaine de chapeaux et dans un autre placard à peu près autant de sacs de femme dont certains portent la griffe de grands couturiers. Un peu étourdis par tant de luxe, nous poursuivons la visite.

Mais en accédant au deuxième étage, on est en présence d’un objet singulier présenté en majesté. Il s’agit d’une machine à coudre ! Elle est au fond une espèce de star au milieu de la pièce. Cette machine nous indique que les propriétaires de cette villa étaient entrepreneurs et qu’ils ont vendu ce produit dans toute l’Italie. C’est alors, pour moi, un moment proustien car je me souviens que mon père allait souvent à Milan et qu’il travaillait pour cette entreprise de machine à coudre. Il devait s’occuper du développement de la vente de ces machines en France. Ça n’a pas vraiment marché car Singer était difficile à détrôner.

 Me reviennent alors comme un leitmotiv le slogan publicitaire qu’il nous récitait :

« Io voglio la Necchi. Tu vuoi la Necchi, Tutti vogliono la Necchi »

Oui nous voulions bien la Necchi que nous n’avions jamais vue, ma mère et moi, et qui restait mystérieuse comme une idole.

Cette petite machine à coudre dans cette somptueuse villa ne m’a-t-elle pas attirée dans ses fils, moi le fils unique, Unecchi ?

La NECCHI m’a sans doute fait signe telle une Parque milanaise.

A.B.

Un inédit cousu main par André Bellatorre

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