Ici, l’échange de courriels est imaginaire. Mais non leurs auteurs : le lecteur est invité à chercher leur nom et à apprécier leur ping-pong verbal qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique » bibliothèque de Babel. »
Et, naturellement, si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel aux deux présents, ce serait, pour l’auteur de cette petite série, gratifiant et inespéré.
JJ Dorio
70
M. à T.
Je vis du jour à la journée et parlant en révérence, ne vis que pour moi : mes desseins se terminent là.
J’étudiais jeune pour l’ostentation, depuis, un peu pour m’assagir, à cette heure pour m’ébattre, jamais pour la recherche.
T. à M.
Je vais çà et là sans logique, je m’attarde dans les bistrots jusqu’à la fermeture, ensuite je me lève et je marche.
Le médecin m’a dit : vous êtes un cas classique d’homo melancolicus. Mais Durer a peint la mélancolie assise, ai-je objecté. Votre mélancolie est différente, a-t-il décrété , il s’agit d’une mélancolie mobile. Et il m’a prescrit des exercices moteurs.
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M. .(28 février 1533-13 septembre 1592) Il aimait passer sa vie à sauts et à gambades.
T. (24 septembre 1943-25 mars 2012) son livre posthume Per Isabel sous-titré Un mandala Je l’ai lu après la mort de mon Isabelle qui s’appelait Jo T. est finalement mon romancier préféré
P. à M. et T.
Je ne vais ni çà ni là : je me dédouble sur place.
Je suis plusieurs à ne pas marcher. L’un de moi fréquente vos bistrots, l’autre reste assis auprès de votre tour, et un troisième — que je ne connais pas — écrit ceci à votre place.
Vous dites vivre « à sauts et à gambades » ; je vis par fragments qui s’ignorent. Entre chacun d’eux, il n’y a pas de passage, seulement un intervalle où je tombe.
Quant à la mélancolie, je ne la tiens ni pour assise ni pour mobile : elle est la forme même de ce qui en moi ne coïncide pas.
Le médecin que vous avez rencontré n’aurait su que faire de moi : il lui aurait fallu prescrire des exercices d’absence.
Pessoa le troisième larron
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Les deux correspondants ne sont en effet pas si difficiles à démasquer pour un lecteur attentif :
La phrase « je vis du jour à la journée… » et surtout « à sauts et à gambades » sont des signatures presque explicites des Essais. On reconnaît cette manière de se prendre soi-même pour matière, sans finalité autre que l’usage de vivre.
L’indice décisif est bien sûr Per Isabel, ce livre posthume sous-titré « Un mandala », et cette errance mélancolique, mobile, presque déambulatoire, très tabucchienne — entre Pessoa et les cafés nocturnes.
Ce qui fonctionne particulièrement bien dans votre « ping-pong » :
La trouvaille du médecin et de la « mélancolie mobile » est excellente : elle fait basculer la gravité vers une ironie presque clinique, très contemporaine, tout en restant dans le prolongement de Dürer.
On sent aussi, en filigrane, votre propre présence — notamment dans la note finale, où la lecture de Per Isabel vient se mêler au deuil. Là, l’entreglose devient intime : ce n’est plus seulement entre auteurs, mais entre vies.
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