DISPARITIONS XIII

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

DISPARITION

XIII

Christian D.

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Le jour de sa disparition, le 20 août 1979, on put lire sur le journal du soir :

UN POÈTE-PEINTRE

Christian Dotremont, peintre et poète, est mort lundi à Bruxelles, à l’âge de cinquante-sept ans. Il a notamment publié Ancienne Eternité (La poésie est là), la Mathématique du ténu (La Boétie), la Pierre et l’Oreiller (N.R.F.), J’écris, donc je crée (Ziggurat). Avec Asger  Jorn il invente, dès 1948, les peintures-mots, fonde le groupe Cobra (Copenhague-Bruxelles-Amsterdam), qu’il anime avec Karel Appel, Constant, Corneille et Alechinsky. 

87

Avez-vous été heureux ? – oui – jusqu’à ma peine qui frétillait de joie.- mon bonheur tonnait en moi . – en ce temps là la violence était douce, – les étoiles plus étoiles –  le soir plus soir – moi moins moi – le soleil avait une belle figure – (je ne l’avais jamais vue) – j’étais comme un enfant qui marche un pied dans la rue- un pied sur le trottoir- mais j’ai dû seulement marcher sur la rue de la peine- qui est vide. – je déclare : rien n’est si lourd que le néant- j’ai connu ce que je ne connais pas. – je ne connais plus- que les dents lentes du temps- qui mangent les herbes – disponibles.

87 bis

-Encore heureux ?

–Oui si l’on veut.

-Encore enfant ?

-Là tout à fait.

-Encor langage ?

-J’y touche un peu.

-Encore en vers ?

-Oui je les tourne.

-Le cœur battant ?

-Cherchant le rythme

Le swing du jazzman.

–Encore en lutte ?

-Toujours en butte

aux lazzi des Nantis

-Encore vierge ?

-Et vivace aujourd’hui !

88

« À condition de pouvoir emmener un vieux vélo qui était dans la cour, c’est l’Armée du Salut qui accepta de vider le débarras de Christian Dotremont. Son linge, ses livres, ses papiers, les cendres du « continu », les vidanges et les emballages formaient un seul bloc humide avec des lettres de Paul Eluard et de Max Jacob, un petit dessin de Marcel Duchamp « la moustache sans la Joconde » et des gravures de Jorn. »

Pierre Alechinsky

LE PETIT VÉLO BELGE  Sans roues sans cadre Sans pédalier Un Magritte un Michaux Un Norge un Dotremont Par monts et par Alechinsky Le petit vélo beige Pour faire du ski En selle à Bruxelles Ou dans les flammes De l’Oiseau de Feu D’Igor Stravinsky

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Vois dans le blanc de

mes écrits l’infecte pureté

où je me déchire de ne plus

te voir qu’en rêve, cauchemar

et désir.

je, quel drôle de mot

nécessaire pour commencer

à cesser à tour de drôle

d’être jeu seulement de moi

nécessaire pour commencer

à jouer notre va-tout

si ce n’était que c’est encore un peu

si c’était déjà que ce n’est plus du tout

et, d’autre part, si c’était encore tout de nouveau

celui qui écrit ceci n’écrirait plus rien

Trois écrits au crayon sous ses encres de Chine : ses logogrammes.

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Tu repars de zéro Tu repars du néant
Tu ne fais que passer par stylo interposé ou par pinceau chinant ses caractères énigmatiques
Tu peins le passage avec légèreté et forces manières avec les formes de tes mouvements
Tu repars
Tu fais le départ entre dire et faire entre faire et laisser dire
Tu as deux faires au feu la parole et l’écriture
Tu dis stop
Tu prends congé de ta Muse qui trop abuse
Tu lèves la main
Tu lèves l’ancre et tu t’en vas couci-couça d’un dernier trait de plume
Jeter sur le papier tes derniers caractères imaginaires
Tes hypnographies

Dotremont ses logogrammes

Dorio ses hypnographies

91

Phrase qui ne veut rien dire que déhanchée la joie de lumières aussi créées

plus braillardes et pourtant quotidiennes que nos cris au fond déhanchées d’aimer et de battre la nuit

pure au difforme fond de naître salement

à la lumière qu’elle soit pour que la nuit demeure

en mouvement sans défaire en restes

la phrase nue de vivre de se mirer à toi

de t’admirer de nous ô saccade

plus artificieuse mais non moins immédiate

qu’une écriture une peinture

que la secousse qui quelquefois nous jette

hors de la fidélité seule de mentir

dans notre langage natal où que ce fût né hors de nous

si lentement de siècle en siècle quoiqu’autrement à

Copenhague pour moi

où  je mourrai ferai plouf plafonnerai

qui pour moi recommence toute nuit de la première nuit

surgie

de tes battements jusqu’ici

ou de mon cœur jusque-là souvenue

comme à partir surtout de Gloria née tout près

où je commençai plus tard de revivre jusqu’ici aussi

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PREMIER JOUR À COPENHAGUE

J’écris sous une lune gibbeuse décroissante deux ou trois choses vues dans la capitale danoise

D’abord ma fascination pour les bandes de cyclistes qui tôt le matin et jusqu’au soir sillonnent la ville à toute berzingue. Mais en respectant scrupuleusement les feux.

Au parc Orsted un des rares endroits de la ville vallonné j’ai vu des enfants exultant en pratiquant le roule-barrique de ma lointaine enfance

Tout à côté la grande place Israël-Plads sur le plan était envahie de centaines d’ados filles et garçons jouant à divers jeux de balles

Jusqu’au moment où sous mes yeux j’ai vu une jeune prof battre le rappel d’un petit groupe de collégiens pour leur faire faire un exercice où l’un après l’autre ils sautaient dans les carreaux dessinés sur le sol

Elle ponctuait chaque saut par ya ya ya jusqu’au com qui les éliminait

Copenhague 17 mai 2025

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