Quelqu’un parle dans la nuit
En lisant des poèmes que personne
N’a jamais vus ni par conséquent lus
Des poèmes que l’on sort pour prendre l’air
la nuit venue
Et que l’on donne en pâture
aux fourmis aux nuages à l’oubli
On ne sait qui les écrivit
Divisé mécontent sans espoir
Uni dans la joie en chantant
Quelqu’un qui croit parfois
Qui croit encor Qui croit ainsi
Renouveler le monde
Multipliant les mots de passe
Amont aval remous regrets
Remords râle gazouillis
Quelqu’un qui passe
Quand tous les morts sont partis
Au grand bal des poésies
Ces poèmes « que personne / n’a jamais vus ni par conséquent lus » existent hors du circuit habituel de la poésie. Ils ne sont pas destinés à être publiés, ni même vraiment conservés. Ils vivent dans un dehors discret, presque clandestin.
Et puis ce geste étonnant :
Comme si les poèmes étaient des êtres vivants qu’on libère un instant. Mais aussitôt, ils sont livrés :
Triple destin :
— le minuscule (les fourmis),
— le mouvant (les nuages),
— l’effacement (l’oubli).
(…)
Puis vient cette illusion — ou cette nécessité :
Il y a là une lucidité douce : on sent que cette croyance est fragile, intermittente (« parfois », « encor », « ainsi »), mais elle est indispensable pour que la parole continue.
J’aime beaucoup aussi cette séquence sonore :
On dirait une traversée des états de la voix : du trouble au souffle, puis soudain le « gazouillis », presque enfantin, inattendu, qui allège tout.
Et la fin évoque le Grand bal de printemps
de l’ami Prévert :
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