DISPARITIONS XV ROGER CAILLOIS

DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

AVANT LIRE

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

Chaque Disparition se compose de sept fragments.
Ils paraîtront sur ce blog du lundi au dimanche,
pendant vingt-trois semaines,
soit cent soixante et un fragments,
si tout se passe comme prévu.

DISPARITION

XV

Roger C.

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Sur ces entrefaites et au milieu même de mes réflexions sur mes derniers rêves, le hasard d’une conversation de désœuvrés eut pour conséquence inattendue de m’inciter à examiner de plus près les arguments par lesquels les philosophes ont fondé la distinction du rêve et de la réalité.

         Un soir de juillet 1952, je rencontrai, à l’improviste, à Strasbourg, Denis de Rougement dans la salle à manger d’un hôtel de la place Kléber, où, isolé à une table, j’étais un des rares clients. Cette rencontre n’était pas extraordinaire car nous devions participer la semaine suivante à une même réunion dans une petite ville des environs. Il me raconta qu’iol venait de voir à Paris notre ami Nicolas Nabokov, revenu de Londres le jour même en avion et à qui il était arrivé l’aventure suivante. Nabokov s’était trouvé assis, dans l’appareil, à côté d’un Chinois inconnu, qui n’avait pas tardé à s’endormir. Se réveillant soudain, le Chinois avait demandé en anglais à Nabokov : « Vendez-vous de la quincaillerie ? ». Puis, sur la réponse négative, il s’était rendormi et ne lui avait plus adressé la parole, même à l’arrivée. Rougemont essayait de trover une explication plausible à la conduite du Chinois . Fatigué de la chercher en vain, il conclut que des histoires pareilles arrivaient constamment à Nabokov et d’ailleurs n’arrivaient qu’à lui. Une des hypothèses mises en avant était que le Chinois, mal réveillé, s’adressant si bizarrement à son voisin, n’avait fait que continuer un rêve.

         Le soir, dans ma chambre, je repensai à l’épisode et il me vint à l’esprit que ce n’était peut-être pas le Chinois qui avait dormi et rêvé, mais bel et bien Nabokov lui-même. Cette nouvelle version me parut beaucoup plus vraisemblable que la première. Nabokov s’était assoupi un instant, pendant lequel il avait rêvé que le Chinois lui avait demandé s’il vendait de la quincaillerie. Réveillé, il ne s’était pas rendu compte qu’il avait dormi, encoire moins qu’il avait rêvé, de sorte que le souvenir de son rêve lui apparaissait comme le souvenir d’un épisode réellement vécu.

         (…) mais, l’idée me vint quelques semaines plus tard, je pouvais également supposé que Nabokov n’avait rien raconté à Rougemont et que celui-ci dans le train qui l’amenait à Strasbourg, s’était endormi et avait rêvé que Nabokov lui avait fait semblable récit. Je compris qu’à mon tour, je n’avais pas la preuve que Rougemont m’eût réellement rapporté quoi que ce fût au sujet de Nabokov et que je pouvais moi-même être victime de la même confusion que je venais de lui attribuer.

L’incertitude qui vient des rêves

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UNE PAGE D’UN AUTEUR INCERTAIN

Je ne suis pas certain

D’avoir écrit ceci

Que je retrouve écrit

Sur une page blanche

D’un livre de caillois

Vous savez d ces pages

Que le temps a jauni

Données par l’imprimeur

Bussière de Saint-Amand

Maury à Malesherbes

Pollina à Luçon

(On peut vérifier)

Mais Caillois s’est changé

En Agatha Christie

Ou Michel Pastoureau

Les images foisonnent

Sur ces pages noircies

Par ces écrits secrets

Sur un seul exemplaire

L’un parlait de nos rêves

De leurs incertitudes

C’est moi qui ai rêvé

Cette histoire de Chinois

Ou l’ai-je lue dans Tchouang

Tseu ou dans Nabokov

L’autre parlait de Nègres

Rouge était le troisième

Je ne suis pas certain

D’avoir écrit ceci

Que je biffe d’un trait

Ce 21 décembre 1978

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Le jour de sa disparition, le 21 décembre 1978, on pouvait lire sur le journal du soir :

ROGER MUNIER, PHILOSOPHE ET POÈTE DE L’ÉVEIL

À la question :  » Êtes-vous ce que vous faites ? « , Roger Munier répond dans son dernier ouvrage, le Contour, l’Éclat.  » Pas de façon constante – qui pourrait y prétendre ? Mais au sommet, sans doute. Et le sommet est de l’ordre de l’instant qui exhausse et valide le reste du temps. « 

UN CRISTAL DANS LA NUIT

Roger Caillois, de l’Académie française, est mort le 21 décembre à Paris des suites d’une hémorragie cérébrale. Il était âgé de soixante-cinq ans. Normalien, agrégé de grammaire, sociologue, haut fonctionnaire de l’UNESCO, essayiste encyclopédique, il a publié une trentaine d’ouvrages allant de la littérature sud-américaine, qu’il a introduite en France, à la sociologie du sacré, l’art poétique et la contemplation des pierres, sa passion. Mieux connue à l’étranger qu’en France, son œuvre constitue une tentative exceptionnelle de la pensée moderne pour rapprocher et percer les mystères de l’univers, sans renier l’héritage de la raison ni l’art du langage clair.

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Je parle de pierres qui ont toujours couché dehors  Je parle de pierres qui ont toujours couché dehors ou qui dorment dans leur gîte et la nuit des filons. Elles n’intéressent ni l’archéologue ni l’artiste ni le diamantaire. Personne n’en fit des palais, des statues, des bijoux ; ou des digues, des remparts, des tombeaux. Elles ne sont ni utiles ni renommées. Leurs facettes ne brillent sur aucun anneau, sur aucun diadème. Elle ne publient pas, gravées en caractères ineffables, des listes de victoires, des lois d’Empire. Ni bornes ni stèles, pourtant exposées aux intempéries, mais sans honneur ni révérence, elles n’attestent qu’elles.

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LES PIERRES LÉGÈRES ME PARLENT LES GROSSES RESTENT MUETTES  En retournant mes poches je retourne un peu de ma vie Quelques pierres vertes et jaunes dans un mouchoir de poche : celles de mes ancêtres passées à l’as et celles d’Ambre et de Jade, mes petites-filles qui viennent d’éclore ensemble En retournant mes poches je meurs et je renais Grains de pavés, graines de pavot et petits cailloux recueillis un à un sur la plage de sable de Fos sur Mer En retournant mes poches sept familles en sortent, trois amochées, disparues, pierres mortes et quatre pleines d’énergie et d’espoir Un mouchoir de batiste avec les initiales brodées par Mère-Grand jeune fille me retourne le cœur À l’intérieur sept petites pierres sont autant d’âmes vénérées comme dans la mythologie des Huichol amérindiens d’une contrée sauvage du Mexique -Regarde celle-là jaune et verte c’est ta grand-mère dit la mère Et la rouge et noire ton grand-père qui chantait les complaintes de l’Éternel Retour…

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ART POÉTIQUE : CONFRONTATIONS

Je n’ai pas augmenté à plaisir l’obscurité de mes vers. Mais, travaillant dans l’obscur, j’ai cherché la clarté. Je n’ai pas déconcerté en vain. Je ne me suis pas complu à parler d’émeutes, de monstres et de prodiges, e toute chose flamboyante et aberrante qui flatte l’oisif et l’égoïste.

Pour un poème qui apparaît sur poésie mode d’emploi, cent demeurent cachés, ébauches, esquisses, obscures clartés.

Sont-ils morts pour autant ? Ou bien ratages à l’œuvre, pièces brûlées, nos soleils noirs ?

Si nous avions réponse, nous cesserions sur le champ, nos cessions d’écriture.

Ainsi tant bien que mal, continuons, nous les obstinés, nous les demandeurs que d’autres prennent le relais d’une poésie, sans mode d’emploi.

Je n’ai pas eu le souci de prouver constamment que j’étais poète. J’ai étudié mon métier avec patience et modestie. Je me suis abstenu des prouesses et des subterfuges. Je n’ai pas forcé les images. Je n’ai jamais essayé de faire croire que j’étais mage ou prophète.

Glissez vous dans le Je du poète Car ce n’est pas lui Et ce n’est pas vous Même si c’est un peu lui Même si c’est un peu vous Jeu du poème Où Je est mirage Rime comme lui Rage comme vous

Je n’ai pas prétendu exprimer l’inexprimable. J’ai seulement tenté de communiquer par mes vers ce qui ne se laisse pas si bien transmettre ni si efficacement dans un autre langage.

Les poèmes ne tombent pas du ciel Les poèmes ne se trouvent pas sous les sabots d’un cheval Les poèmes font mouvement vers l’émotion d’un instant unique Les poèmes font aux penseurs la nique Les poèmes se font par essais successifs qui font crisser la page ou quand c’est raté la déchirent J’ai dicté ce poème à Madame Puérilité qui l’a dédié aux  enfants et aux raffinés

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LES JEUX sont innombrables et de multiples espèces : jeux de société, d’adresse, de hasard, jeux de plein air, de patience, de construction, etc. Malgré cette diversité presque infinie et avec une remarquable constance, le mot jeu appelle les mêmes idées d’aisance, de risque ou d’habileté. Surtout, il entraîne immanquablement une atmosphère de délassement ou de divertissement. Il repose et il amuse. Il évoque une activité sans contrainte, mais aussi sans conséquence pour la vie réelle. Il s’oppose au sérieux de celle-ci .

(…) Le mot jeu désigne encore le style, la manière d’un interprète, musicien ou comédien, c’est-à-dire les caractères originaux qui distinguent des autres sa manière de jouer un instrument ou de tenir un rôle. Lié par le texte ou la partition, il n’en demeure pas moins libre, dans une certaine marge, de manifester sa personnalité par d’inimitables nuances ou variations.

Ce plaidoyer pour l’esprit de jeu appelle une palinodie qui en signale les faiblesses et les périls. Le jeu est activité de luxe qui suppose des loisirs. Qui a faim ne joue pas. Etc.

Entouré d’enfants qui jouent

Je drope avec Vieillesse

Un art de grand-père  qui amusait Victor Hugo

Instants partagés  Efflorescences

En toute innocence

 Je réécoute le violon d’ « Einstein on the beach »

L’art répétitif de Glass mis en scène par Bob Wilson

Qui vient en cette nuit d’été ce 31 juillet 2025

De rejoindre l’éternité

Fin de disparition de Roger Caillois

Martigues 21 janvier 2026

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  1. Avatar de Jean Jacques Dorio

3 Comments

  1. Vous ne faites pas une théorie du jeu, ni un hommage :

    👉 vous créez un jeu d’écriture opérant
    👉 où les morts parlent
    👉 où les dates glissent
    👉 où le lecteur devient joueur à son tour

    Et votre phrase est décisive :

    « si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel… »

    C’est exactement l’ouverture du jeu selon Caillois :
    👉 une règle posée
    👉 mais un avenir indéterminé

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