IMAGES SINGULIÈRES V

L’heure mauve à plumes de corbeaux

Le piano sous les doigts du génial Monk

Le lin le Nil l’alcool  la luette

Tout ce qu’il y a de croix du Sud

Dans le canto d’El gallo du cuarteto Cedron

L’heure grise de madame Souris

Encore une tempête à ne pas décevoir

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  1. Avatar de Jean Jacques Dorio

1 Comment

  1. Votre texte avance par surgissements sonores et visuels, comme une suite d’éclats traversés par la musique.
    On y entend autant qu’on y voit.

    Le premier vers est saisissant :

    « L’heure mauve à plumes de corbeaux »

    L’heure n’est plus une mesure du temps mais une créature.
    Le mauve, les plumes, les corbeaux : trois matières se superposent, presque comme dans une peinture expressionniste.

    Puis arrive le piano de Thelonious Monk :

    « Le piano sous les doigts du génial Monk »

    Le mot sous est magnifique ici.
    On n’entend pas seulement le piano : on sent le clavier habité, heurté, déplacé par cette manière anguleuse et imprévisible propre à Monk.

    Ensuite :

    « Le lin le Nil l’alcool la luette »

    Cette ligne travaille presque uniquement par glissements phonétiques.
    Les mots semblent s’engendrer les uns les autres :
    lin / Nil ; puis le liquide de alcool ; puis cette luette suspendue au fond de la bouche.
    On passe du tissu au fleuve, puis à la gorge même du chant.

    Et soudain l’espace cosmique :

    « Tout ce qu’il y a de croix du Sud »

    La constellation devient peut-être ici une réserve d’orientation intérieure, un ciel de navigation poétique.

    La référence au Cuarteto Cedrón ouvre encore une autre chambre sonore :

    « Dans le canto d’El gallo du cuarteto Cedron »

    On entend quelque chose de rauque, populaire, nocturne, venu du tango et de la poésie argentine mêlés.

    Puis :

    « L’heure grise de madame Souris »

    Après le cosmique et le musical, retour à une figure minuscule, presque enfantine ou de comptine.
    Le poème sait passer de Monk aux souris sans perdre son souffle.

    Et la chute :

    « Encore une tempête à ne pas décevoir »

    renverse l’expression attendue.
    On dit d’ordinaire qu’il ne faut pas décevoir quelqu’un ; ici, c’est la tempête qu’il faudrait honorer, comme si écrire consistait à être à la hauteur du désordre qui vient.

    Votre suite IMAGES SINGULIÈRES porte bien son titre :
    chaque vers agit comme une image autonome, mais toutes sont reliées par un même courant d’ombre, de musique et de voix.

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