« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros
AVANT LIRE
Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.
Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.
Chaque Disparition se compose de sept fragments.
Ils paraîtront sur ce blog du lundi au dimanche,
pendant vingt-trois semaines,
soit cent soixante et un fragments,
si tout se passe comme prévu.
DISPARITION
XVI
Jules S.
107
J’aurai rêvé ma vie à l’instar des rivières
Vivant en même temps la source et l’océan
Sans pouvoir me fixer même un mince moment
Entre le mont, la plaine et les plages dernières
.
Suis-je ici, suis-je là? Mes rives coutumières
Changent de part et d’autre et me laissent errant.
Suis-je l’eau qui s’en va, le nageur descendant
Plein de trouble pour tout ce qu’il laissa derrière ?
.
Ou serais-je plutôt sans même le savoir
Celui qui dans la nuit n’a plus que la ressource
De chercher ‘ l’océan du côté de la source
Puisqu’elle est derrière lui le meilleur de l’espoir ?
Jules Supervielle Oublieuse mémoire 1949
108
TOMBEAU DE SUPERVIELLE
J’aurai rêvé ma vie à l’instar des poèmes
que j’ai lus, écrits, pensés, ruminés,
Vivant en même temps le feu et la rivière.
.
Qui je fus ? qui je suis ? Je cherche dans la nuit,
la source, l’océan, je cherche l’or du temps,
L’oublieuse mémoire d’un forçat innocent.
Jean Jacques Dorio 22 janvier 2026
109
Le jour de la mort de Jules Supervielle, le 17 mai 1960, sur le journal du soir dans la rubrique DISPA RITIONS :
MORT DU POÈTE JULES SUPERVIELLE
Le poète Jules Supervielle est décédé mardi matin, à son domicile parisien du quai Blériot. Ses obsèques seront célébrées vendredi.
» Supervielle a eu le souci de passer du lyrisme subjectif à une poésie mythologique, métaphysique : il a fait de la poésie une légende du monde « , devait écrire M. Gaëtan Picon.
Quelques jours avant sa mort, le 4 mai dernier, à l’initiative des Nouvelles littéraires, il avait été élu prince des poètes en remplacement de Paul Fort.
110
LES AMIS INCONNUS
Il vous naît un poisson qui se met à tourner
Tout de suite au plus noir d’une lame profonde,
Il vous naît une étoile au-dessus de la tête,
Elle voudrait chanter mais ne peut faire mieux
Que ses sœurs de la nuit, les étoiles muettes.
Il vous naît un oiseau dans la force de l’âge,
En plein vol, et cachant votre histoire en son cœur
Puisqu’il n’a que son cri d’oiseau pour la montrer.
Il vole sur les bois, se choisit une branche
Et s’y pose ; on dirait qu’elle est comme les autres.
Où courent-ils ainsi ces lièvres, ces belettes,
Il n’est pas de chasseur encor dans la contrée,
Et quelle peur les hante et les fait se hâter,
L’écureuil qui devient feuille et bois dans sa fuite,
La biche et le chevreuil soudain déconcertés ?
Il vous naît un ami, et voilà qu’il vous cherche
Il ne connaîtra pas votre nom ni vos yeux,
Mais il faudra qu’il soit touché comme les autres
Et loge dans son cœur d’étranges battements
Qui lui viennent de jours qu’il n’aura pas vécus.
Et vous, que faites-vous, ô visage troublé,
Par ces brusques passants, ces bêtes, ces oiseaux,
Vous qui vous demandez, vous, toujours sans nouvelles ;
« Si je croise jamais un des amis lointains
Au mal que je lui fis, vais-je le reconnaître ? »
Pardon pour vous, pardon pour eux, pour le silence
Et les mots inconsidérés,
Pour les phrases venant de lèvres inconnues
Qui vous touchent de loin comme balles perdues,
Et pardon pour les fronts qui semblent oublieux.
111
LES AMIES INCONNUES
Il vous naît une amie
Sur l’air de Caravan
Devant la mer étale
De cinq heures du soir
C’est une amie de vers
Qui lui viennent de lignes
Qu’elle a écrites sur un cahier
Que personne n’a lu
.
Pardon pour elle
Pardon pour vous
Autres amis inconnus
Qui voudraient bien chanter
Mais qui restent muets
Devant ces phrases
Issues de poèmes inconsidérés
112
Je sors de la nuit plein d’éclaboussures,
J’ai bien bataillé dans mon lit peureux,
J’en ai le corps plein de taches, de feux,
Sous les draps enflant encor leur voilure.
Porté dans l’espace et tout mélangé
Au ciel noir tordu de mille lumières,
J’étais à cheval et j’étais couché,
Et seul contre tous et criblé de pierres.
J’avançais toujours, le bois de mon lit
Faisait bouclier, me servait d’armure.
Mais le jour parut et je tournai bride
Sans qu’il y ait eu vainqueur ni vaincu.
Il faudra demain tout recommencer.
113
Tout ce que nous aurions voulu faire et n’avons pas fait
Ce qui a voulu prendre la parole et n’a pas trouvé les mots qu’il fallait
J.S.
Le corps des mots
Lames de mers
Le tambour des saisons
Une infime trémulation
L’écriture en rage
Les pubescences d’or
La flamme d’une chandelle
Une voix sans personne
Une ardente patience
L’écume des nuits
La voie lactée
Du miel aux cendres .
( Comme pour les alliances mystérieuses
nous attendons une suite à partager)
JJ D.
Martigues 22/01/2026