DISPARITIONS
« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros
AVANT LIRE
Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.
Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.
DISPARITION
XVII
Philippe J.
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CE PEU DE BRUITS
Comme si un homme très voûté lisait un livre à même le sol
Sa dernière lecture
Comme si l’on s’élevait de quelques mètres au cours de sa marche, pour voir un peu plus loin devant soi.
Comme si une figure dont on ne verrait que le dos vous invitait gracieusement à entrer dans la nuit la plus claire jamais rêvée
Feuillages qui s’apaisent devant la nuit, portant l’espace – comme tous ces oiseaux cachés dans le grand laurier commencent enfin à se taire.
Le reflet des lampes sur la vitre. Poèmes comme un reflet qui ne s’éteindrait pas fatalement avec nous.
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MÉMOIRE OUBLI C’EST UN PEU COMME
Comme le tableau noir d’une école communale accueille le grand art enfantin à coups de craies plus blanches qu’un fond de Constellations de Joan Miró
Comme si la nuit on ne touchait plus terre
Comme si la nuit on y voyait les yeux fermés
Comme si la nuit on se noyait dans l’écume des jours
Comme si la nuit l’arbre de la Paix remuait encore
Comme neige les mots fondent sur la page vierge
Comme des haïkus langoureux
Un chœur de petites voix
« como di neve in alpe sanza vento » Dante
Comme neige sur l’Alpe un jour sans vent
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Le 24 février 2021 jour de sa disparition on pouvait lire sur le journal du soir :
LA MORT DE CHRISTIANE BESSE TRADUCTRICE ET ÉDITRICE
Après une carrière de journaliste et avoir vécu au Proche-Orient, elle entame une nouvelle vie dans l’édition, traduisant James Baldwin, Amitav Ghosh et publiant Joyce Carol Oates, Taslima Nasreen, … Elle est décédée le 14 février, à l’âge de 92 ans.
LAWRENCE FERLINGHETTI POÈTE ET ÉDITEUR DE LA BEAT GENERATION EST MORT
Vénéré à San Francisco, il avait fondé en 1953 la librairie et maison d’édition City Lights, devenue le repaire d’artistes comme Kerouac, Burroughs, Ginsberg. Il est décédé le 22 février, à l’âge de 101 ans.
LA MORT DE L’ÉCRIVAIN JOSEPH PONTUS
Il avait tiré de son travail d’ouvrier dans une usine agroalimentaire de Bretagne « A la ligne », un ouvrage en vers libres et sans ponctuation qui a connu un grand succès en 2019. Il est mort le 24 février, à l’âge de 42 ans.
LE POÈTE ET ÉCRIVAIN PHILIPPE JACCOTTET EST MORT
Né en Suisse mais Drômois depuis les années 1950, l’écrivain, récompensé par le Goncourt de la poésie en 2003 et entré dans « La Pléiade » en 2014, est décédé à l’âge de 95 ans.
LA CRITIQUE LITTÉRAIRE SOURCE D’INSPIRATION DE PHILIPPE JACCOTTET
Le poète et traducteur, mort le 24 février, à l’âge de 95 ans, s’est aussi voué à la critique.
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ÉCRITS POUR PAPIER JOURNALUn volume, Écrits pour papier journal, rassemble un choix d’articles donnés, de 1951 à 1970, de Paris puis de Grignan, à deux quotidiens de Lausanne : un ouvrage qui remet en lumière certains auteurs oubliés, et montre un critique fidèle à ses exigences et à ses préférences.
[Q] » Dans quels journaux ont été publiés ces Ecrits pour papier journal ?
[R]_ Je tenais beaucoup, par le titre, choisi délibérément, et par la collection de documents dans lequel ce recueil paraît, à le distinguer des chroniques de poésies réunies dans Une transaction secrète , l’Entretien des muses ( ou des livres sur Roud et Rilke, où il y a une recherche plus approfondie à propos de textes qui me sont plus proches. Je précise que ce livre n’est pas du tout un tableau de la littérature romanesque. J’ai écrit ces articles pour gagner un peu d’argent en essayant de présenter des livres que j’aimais. C’est le reflet de mes goûts de jeune écrivain arrivant à Paris et découvrant l’actualité littéraire du moment
[Q]_ Vous avez commencé votre collaboration à la Nouvelle Revue de Lausanne par la nécrologie de Crisinel.
[R Crisinel était une sorte de Nerval, un homme très secret qui vivait dans le sentiment de la culpabilité et s’est réfugié dans la folie. Il a fait un séjour en asile dont il a tiré Alectone, un beau poème en prose. C’était un ami, et son suicide m’a beaucoup affecté. C’est peut-être pour cela que le journal où il était employé m’a demandé un éloge qui a été le point de départ de ma collaboration.
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L’ENTREPRENEUR D’EMBELLISSEMENT
À quiconque persiste, aujourd’hui encore, dans l’assimilation traditionnelle du « poète » à quelque vague entrepreneur d’embellissement, je suis toujours tenté d’opposer Henri Michaux, pour qui, d’ailleurs, on voudrait trouver un autre mot que « poète », tant celui-ci a été corrompu par cet usage (au point d’être devenu impossible à porter, comme certains chapeaux).
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J’exhume le corpus de poètes inconnu.e.s
Tous anticonformistes Toutes trouvères nues
Nues mais jamais obscènes Nus devant l’art de dire
De chanter de danser de composer couleurs
Et formes Bref d’habiter la terre en poètes
Seul.e.s et avec les autres Avec le difficile
Art de mêler la Joie aux règles contraintes
Chansons d’amour sans espérance mais avec force
Forces us et matières et savantes manières
De tourner chaque vers De trouver la complainte
Les prouesses du cœur et l’élan des amorces
Concordances des temps Chocs et épiphanies
Mon espace compté libère ce corpus
L’étendue engendrée par ma plume inconnue
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TOMBEAU DU POÈTE
Détrompez-vous :
ce n’est pas moi qui ai tracé toutes ces lignes
mais, tel jour, une aigrette ou une pluie,
tel autre, un tremble,
pour peu qu’une ombre aimée les éclairât.
Le pire, ici, c’est qu’il n’y a personne,
près ou loin.
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Se lever et marcher S’écrire et s’écrier S’essayer à ses craies sur l’ardoise du temps perdu et retrouvé Un poète s’éteint un autre prend sa lampe Ses histoires ses refrains son parcours- labyrinthe Exercices de style dans la traversée des genres que le siècle XX° croyait avoir brisés A contrario, ici, ma main manie son vers dans la marche, le bond, l’écrit sorti du vieil encrier Sans oublier les exploits d’un Ulysse chantés par un aède qui fait verser des pleurs à l’Inventif comme l’appelle Jaccottet traduisant l’Odyssée J’ai la chance d’entretenir un petit courrier avec le poète de Grignan Je lui envoie mon dernier recueil édité par Encres Vives Aimer l’Utopie (c’est le numéro 399) C’est de plus en plus difficile d’aimer l’utopie me répond-il aimablement Mais peut-être ajoute-t-il est-ce de plus en plus nécessaire.