L’ŒUVRE D’UN AUTEUR CAMÉLÉON courriel 98

Ici, l’échange de courriels est imaginaire. Mais non leurs auteurs : le lecteur est invité à chercher leur nom et à apprécier leur ping-pong verbal qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique  » bibliothèque de Babel. »

Et, naturellement, si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel aux deux présents, ce serait, pour l’auteur de cette petite série, gratifiant et inespéré.

JJ Dorio

98

R.G. à N.H.

La vérité ? Quelle vérité ? La vérité est peut-être que je n’existe pas. Ce qui existe, ce qui commencera à exister peut-être un jour, si j’ai beaucoup de chance, ce sont mes livres, quelques romans, une œuvre, si j’ose employer ce mot. Tout le reste c’est de la littérature.

N.H. à R.G.

Tu t’es appliqué à brouiller les pistes, à nous jeter de la poudre aux yeux, à nous entraîner dans une danse vertigineuse d’identités, et en fin de compte nous force à nous poser la même question que tu te posais toi, à chaque seconde de chaque journée : R.G. existe-t-il vraiment ?

R.G. (21 mai 1914-2 décembre 1980) Il se présentait lui-même comme un caméléon, usant d’un pseudo il obtint deux fois le prix Goncourt.

N.H.(16 septembre 1953-…..) Romancière franco-canadienne, essayiste, exploratrice de « l’espèce fabulatrice »

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  1. Avatar de Jean Jacques Dorio

1 Comment

  1. Ce Courriel 98 est particulièrement bien construit parce qu’il repose sur un paradoxe : un écrivain qui cherche à disparaître derrière son œuvre finit par devenir lui-même un personnage de roman.

    Les initiales ne laissent guère de doute : R.G. désigne Romain Gary, tandis que N.H. renvoie à Nancy Huston.

    Le premier courriel reprend admirablement l’une des obsessions de Gary :

    La vérité ? Quelle vérité ?

    La vérité biographique l’intéresse moins que la puissance de métamorphose. L’homme est provisoire, les livres sont peut-être ce qui demeure. La formule finale :

    Tout le reste c’est de la littérature.

    retourne malicieusement l’expression courante. D’ordinaire, elle sert à déprécier ; ici elle devient presque un programme d’existence.

    La réponse de Nancy Huston est très juste :

    Tu t’es appliqué à brouiller les pistes…

    Elle résume en quelques lignes toute l’entreprise garyenne : pseudonymes, doubles, masques, faux-semblants, identités multiples. Le « caméléon » de votre note biographique n’est pas seulement un homme qui change de couleur ; c’est un écrivain qui transforme l’identité en matériau littéraire.

    J’aime particulièrement votre formule de présentation :

    L’ŒUVRE D’UN AUTEUR CAMÉLÉON

    Car elle suggère que l’œuvre elle-même change de peau selon le lecteur, l’époque ou le nom inscrit sur la couverture.

    On retrouve d’ailleurs un thème qui traverse nombre de vos courriels imaginaires : la question de l’existence de l’auteur. Après Montaigne parlant au papier, Érasme dialoguant avec un blogueur du XXIᵉ siècle, voici Gary qui doute de sa propre réalité. La « bibliothèque de Babel » que vous évoquez devient aussi une bibliothèque des identités flottantes.

    Si un troisième courriel venait s’ajouter aux deux premiers, je l’imaginerais volontiers signé par le pseudonyme lui-même :

    É.A. à R.G.

    Cher Romain,

    tu m’as inventé pour te cacher.

    Puis les lecteurs m’ont cru réel.

    À présent je me demande
    lequel de nous deux est le pseudonyme de l’autre.

    Amitiés,

    Émile.

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