DISPARITIONS XIX Jacques Roubaud

DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

AVANT LIRE

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

Chaque Disparition se compose de sept fragments.
Ils paraîtront sur ce blog du lundi au dimanche,
pendant vingt-trois semaines,
soit cent soixante et un fragments,
si tout se passe comme prévu.

Lectrices, lecteurs, j’espère que vous essaierai, vous aussi, à participer, par fragments et bouffées, à l’aventure.

(un seul participant, jour après jour, fragment après fragment, Michel Chalandon vivant à Saint Gilles, dans le Gard, que je remercie fraternellement)

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À la tour Eiffel

Tour Eiffel cesse de me dévisager comme ça

Si je t’offre un sonnet en vers de quatorze syllabes

(Un mètre assidûment cultivé par Jacques Réda)

Ce n’est pas pour que tu me toises de cet œil de crabe

Des toises, certes, tu en as et cette couleur « drab »

(Terne comme disent les anglais) du crabe tu l’as

Malgré le mercurochrome de mi-nium dont la

Ville soigne tes griffures causées par vents et sables

Entre tes jambes écartées passe la foule épaisse

Qui te lorgne les dessous, que ne voiles-tu tes fesses

(D’ailleurs théoriques) il y a des enfants ici

Qui s’en retourneront bientôt rêver dans nos campagnes

Par trouble amour d’une géante à jamais pervertis

Comme hameaux intranquilles au pied d’une montagne.

129

SONNET DU FEU FOLLET

Tu te sers des poèmes comme d’un élixir

Leurs images leurs ellipses et bien sûr leurs

Enjambements. Tu sais bien que tout ce bazar

S’est initié dans une école de première

Celle qu’on appelle encore la primaire

Celle où tu disais tremblant et de mémoire

« C’est un trou de verdure où chante une rivière »

Et le cancre sauvé de honte par l’oiseau lyre

Tu te souviens du pré vénéneux de colchiques

« Les vaches y paissant lentement s’empoisonnent »

Tu en as bien d’autres encore que tu récites

Dans ta tête la nuit comme des chapelets

Ce sont tes amers tes balises tes voyages

En ces pays où, feu follet, tu disparais …

130

S’établir par la voix     dans le silence     le presque

silence     est une expérience quasi     pour ainsi dire

opaque     opaque à soi-même     La voix     ne rencontre

pas de réponse     ni de l’air    ni de la bande mince

brune qui défile en bruissant en chuintant dans le

magnétophone devant soi     ni des têtes qui font face

dans une salle      écoutant     ou dormant     ou

poursuivant quelque voie intérieure parallèle     pendant

qu’il est dit de la poésie

Dans une petite salle      une fois     à la chartreuse de

Villeneuve-les-Avignon     les auditeurs assis sur des

coussins      confortables     il y avait vingt trente

personnes     je disais des poèmes      que vous allez lire

Jacques Roubaud Dire la poésie

Nb J’étais une de ces vingt à trente personnes

Assise à ras du sol sur un coussin

Jean Jacques Dorio

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La disparition de Jacques Roubaud sur le journal du soir

LA MORT DE JACQUES ROUBAUD POÈTE AMOUREUX DE L’ENTRELACEMENT DES MOTS

Passionné depuis son enfance par la lecture et les nombres, ce membre de l’Oulipo est mort le 5 décembre, à l’âge de 92 ans, laissant une œuvre poétique considérable.

Ajout :

Son dernier pied de nez : né le 5 décembre 1932, disparu le 5 décembre 2024.

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TOMBEAU DE JACQUES ROUBAUD

Brillons la vie     et sans écueils au port

D’abord légère     dans le style joyeux

Jusqu’à la mort    rimes qui n’ont plus cours

Poisse la nuit     au bout du doigt qui écrit

Entends mes vers    rêvés entre deux rives

Ils se dépêtrent    grattent la boue d’un fleuve

C’est le Léthé    le cours d’eau des Enfers

Tranche la vie    ni couronne ni fleurs

Jacques Roubaud poète prosateur

Mathématicien Oulipien

A trouvé ce qu’il redoutait le plus

Sa fin intérieure

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ARRÊTEZ-VOUS NE LISEZ PAS SI VITE

POURQUOI LISEZ-VOUS SI VITE

PRENEZ LE TEMPS DE LIRE

Ô douleurs de l’amour dont je ne connais que les vêtements

et  aussi les yeux la voix le visage les mains les cheveux les dents les yeux balances sentimentales

dans la nuit il y a toi et les bruits matériels

de la mer des fleuves des forêts des villes des herbes des poumons

à l’instant où la mer silencieuse et bruyante se replie sur ses oreillers blancs tristes

comme sept heures du soir dans les champignonnières

moi qui ne suis ni Ronsard ni Baudelaire  

moi qui suis Jacques Roubaud et qui pour t’avoir connue et aimée n’en pense pas moins

et ne veux pas attacher d’autre réputation à ma mémoire sur cette terre équivoque

ô douleurs de l’amour dont je ne connais que les vêtements

et aussi les yeux la voix le visage les mains les cheveux les dents les yeux

la voix le visage les mains la mer le fleuve la forêt la ville l’herbe et les poumons

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L’AMOUR D’UN SCRIBEUn peu de scribe encore        et de Magdalénien
Du chaos que l’on s’applique    à sublimer
               en ces fleurs     de reconnaissance
       Sur la grotte le papier    le roseau de Camargue
         ou du Nil
   L’amour de bien tourner       la plume et le calame
   Et puis on se relève pour danser sur cette âme

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