DISPARITIONS
« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros
Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.
Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.
Chaque Disparition se compose de sept fragments.
Ils paraîtront sur ce blog du lundi au dimanche,
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C’EST DONC UN AMOUREUX QUI PARLE ET QUI DIT
Je m’abîme, je succombe…
Soit blessure, soit bonheur, il me prend parfois l’envie de m’abîmer.
Ainsi, parfois, le malheur ou la joie tombent sur moi, sans qu’il s’ensuive aucun tumulte : plus aucun pathos : je suis dissous, non dépiécé ; je tombe, je coule, je fonds. Cette pensée frôlée, tentée, tâtée (comme on tâte l’eau du pied) peut revenir. Elle n’a rien de solennel.
J’ai mal à l’autre…
Je suis une Mère (l’autre me donne du souci) mais une Mère insuffisante ; je m’agite trop, à proportion même de la réserve profonde où, en fait, je me tiens. Car, dans le même temps où je m’identifie « sincèrement » au malheur de l’autre, ce que je lis dans ce malheur, c’est qu’il a lieu sans moi, et qu’en étant malheureux par lui-même, l’autre m’abandonne : s’il souffre sans que j’en sois la cause, c’est que je ne compte pas pour lui : sa souffrance m’annule dans la mesure où elle le constitue hors d e moi-même.
Je veux comprendre
Qu’est-ce que je pense de l’amour ?
-En somme, je n’en pense rien. Je voudrais bien savoir ce que c’est, mais, étant dedans, je le vois en existence, non en essence. Ce dont je veux connaître (l’amour) est la matière même dont j’use pour parler (le discours amoureux).
Je suis dans le mauvais lieu de l’amour, qui est son lieu éblouissant :
« Le lieu le plus sombre, dit un proverbe chinois, est toujours sous la lampe. »
Je suis fou
Je suis fou d’être amoureux, je ne le suis pas de pouvoir le dire, je dédouble mon image : insensé à mes propres yeux (je connais mon délire), simplement déraisonnable aux yeux d’autrui, à qui je raconte très sagement ma folie : conscient de cette folie, tenant discours sur elle.
Je suis odieux
Le discours amoureux étouffe l’autre, qui ne trouve aucune place pour sa propre parole sous ce dire massif. Ce n’est pas que l’empêche de parler ; mais je sais faire glisser les pronoms.
Parfois, avec terreur je prends conscience de ce renversement : moi qui me croyais pur sujet (sujet assujetti : fragile, délicat, pitoyable), je me vois retourné en chose obtuse, qui va aveuglément, écrase tout sous son discours ; moi qui aime, je suis indésirable, aligné au rang des fâcheux : ceux qui pèsent, gênent, empiètent, compliquent, demandent, intimident…
R.B. Fragments d’un discours amoureux