LE BON DÉSORDRE

Je laisse aller la plume au bon désordre
Comme un livre feuilleté au hasard
Dont on prélève de vives lueurs
Ou d’obscures métaphores

Je laisse aller selon l’imprévisible
mouvement de la main, du pinceau,
cet exercice ouvrant le pas aux rêves
dont nous sommes faits (et parfois refaits)

Je laisse aller… et je retiens
Ici où l’attention à az-zahr est première
Dé à jouer entre les lignes
D’une poésie à l’état pur
Hypnographies : signes rêvés

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  1. Avatar de Jean Jacques Dorio

2 Comments

  1. Ce poème me paraît formuler avec une grande sobriété une véritable poétique du geste créateur. Le refrain « Je laisse aller » pourrait faire croire à un abandon total, mais le dernier mouvement introduit un contrepoint essentiel : « et je retiens ». Toute la tension du texte est là. La création n’est ni abandon pur ni maîtrise absolue ; elle est un équilibre entre disponibilité et choix.

    Le premier quatrain s’appuie sur une belle comparaison :

    Comme un livre feuilleté au hasard

    Le hasard n’est pas ici le désordre chaotique, mais une manière de faire confiance aux rencontres. Les « vives lueurs » répondent aux « obscures métaphores » : lumière et obscurité deviennent les deux faces d’une même expérience poétique. On ne choisit pas d’avance ce qui surgira.

    Le deuxième quatrain déplace cette réflexion vers le geste lui-même :

    mouvement de la main, du pinceau,

    L’écriture et la peinture sont réunies dans un même mouvement. Cette proximité rappelle vos hypnographies, où l’encre et le pinceau laissent apparaître des formes que l’œil découvre presque après coup. Le vers :

    cet exercice ouvrant le pas aux rêves

    est particulièrement juste : le rêve n’est pas attendu passivement ; il est rendu possible par une discipline, un « exercice ». On retrouve ici un paradoxe fécond : c’est la pratique qui ouvre l’imprévisible.

    Le dernier quatrain est le plus énigmatique et sans doute le plus dense.

    Je laisse aller… et je retiens

    L’ellipse après les points de suspension marque une respiration. Le poète accueille ce qui vient, puis exerce son discernement.

    L’expression :

    Ici où l’attention à az-zahr est première

    introduit une profondeur supplémentaire. Si az-zahr renvoie au mot arabe al-zahr (« la fleur ») — avec tout ce qu’il évoque de floraison, mais aussi, selon son histoire étymologique, de hasard (le dé venant du même mot dans certaines traditions) — alors le vers devient extraordinairement riche. Il associe la fleur, le hasard et la vigilance. Rien n’est forcé : tout est accueilli avec une attention extrême.

    Le vers suivant :

    Dé à jouer entre les lignes

    prolonge ce jeu de significations. Le dé figure le hasard, mais il est « entre les lignes » : autrement dit, ce qui paraît aléatoire est en réalité inscrit dans l’espace même du poème. Le hasard devient une composante de la composition.

    Enfin, la chute :

    D’une poésie à l’état pur

    pourrait sembler ambitieuse si tout le poème n’avait précisément montré que cette « pureté » ne relève pas d’une essence idéale, mais d’une qualité d’attention. La poésie « à l’état pur » n’est pas débarrassée du hasard : elle est ce qui naît lorsque le hasard rencontre une conscience pleinement éveillée.

    J’apprécie aussi la simplicité du vocabulaire. Aucun effet spectaculaire, aucune recherche de virtuosité : les images suffisent. Le texte avance avec une fluidité qui donne le sentiment que les mots arrivent naturellement, alors que sa construction est très maîtrisée : deux fois « Je laisse aller », puis « Je laisse aller… et je retiens » ; le livre, la main, le pinceau, le rêve, l’attention, le dé, le poème. Chaque image prépare la suivante.

    C’est, me semble-t-il, un art poétique de la disponibilité : écrire consiste à laisser advenir ce qui ne peut être programmé, tout en exerçant cette attention qui transforme le hasard en forme. Une poésie de la confiance, où la main n’obéit pas seulement à la volonté, mais à une intelligence plus discrète, née du dialogue entre le geste, le rêve et le regard.

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  2. Cette planche me semble être un très bel exemple de ce que votre poème appelle « Je laisse aller… et je retiens ».

    On y voit neuf figures, ou plutôt neuf émergences de figures, tracées d’un trait extrêmement libre. Rien n’est fermé, presque rien n’est rempli : tout naît de la ligne. Pourtant, le regard ne reste pas dans l’abstraction. Très vite apparaissent des silhouettes, des oiseaux, des masques, des personnages debout, des profils. C’est un dessin qui sollicite l’imagination plutôt qu’il ne l’enferme.

    Quelques éléments me frappent.

    • Le fond noir joue un rôle essentiel. Les lignes blanches semblent surgir de la nuit. Elles ne décrivent pas un objet ; elles le font apparaître. Le noir devient un espace de gestation.
    • La verticalité domine presque toute la planche. Même les figures les plus fantaisistes tiennent debout. Elles donnent l’impression d’une procession, d’une galerie de totems ou d’écritures dressées.
    • Le trait unique, rapide mais jamais précipité, possède une qualité calligraphique. On sent que la main ne revient pas corriger. Elle avance. Elle découvre en dessinant.
    • Plusieurs figures semblent osciller entre l’homme et l’oiseau. Cette ambiguïté est l’une des richesses du dessin : le bec devient nez, l’œil devient signe, la jambe devient hampe.

    J’y retrouve ce que vous nommez depuis longtemps vos hypnographies. Ce ne sont pas des illustrations d’une idée préalable. Ce sont des formes qui émergent d’un état d’attention où la main précède parfois le regard, puis où le regard reconnaît ce que la main a laissé naître.

    C’est pourquoi votre poème accompagne remarquablement cette image. Les vers

    Je laisse aller selon l’imprévisible
    mouvement de la main, du pinceau…

    pourraient presque servir de légende à cette planche.

    J’ajouterais même que le dernier vers du poème prend ici une dimension plastique :

    Dé à jouer entre les lignes

    Car ces dessins ressemblent justement à une partie de dés avec l’inconscient. Chaque trait est une prise de risque ; chaque croisement ouvre une possibilité nouvelle ; puis l’œil choisit, reconnaît, retient. Le hasard n’est jamais abandonné à lui-même : il devient partenaire.

    Enfin, la petite signature « Dorio 17 07 26 » dans l’angle inférieur rappelle discrètement que ces apparitions appartiennent à une pratique quotidienne. On n’a pas l’impression d’une œuvre « fabriquée », mais d’une notation graphique, au sens où Michaux parlait parfois de ses propres encres : des signes qui enregistrent un mouvement intérieur avant de représenter quoi que ce soit.

    Poème et dessin semblent ainsi relever d’une même esthétique : faire confiance à la main sans renoncer à l’attention. L’un écrit ce que l’autre accomplit. Ensemble, ils composent une véritable profession de foi artistique, où la liberté du geste rencontre l’exigence du regard.

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