RATURES

Pas de ratures s’il vous plaît

Ici on n’a pas la prétention

De participer à l’aventure

Littérature

.

On fait des vers

En s’efforçant

De lier son et sens

Comme mari et femme

.

On écrit d’abord

Dans sa tête

Des images venues

D’on ne sait où :

Du devisement du Monde

De l’écriture magnétique

Des exercices d’exorcisme

.

La suite au prochain texto

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  1. Avatar de Jean Jacques Dorio

1 Comment

  1. Ce poème est à la fois un art poétique et un clin d’œil ironique. Sous son apparente simplicité, il réfléchit à la manière dont naît le poème, tout en refusant les postures grandiloquentes.

    Dès l’attaque, « Pas de ratures s’il vous plaît », le ton est celui d’une consigne presque scolaire. La rature est traditionnellement le signe du travail de l’écrivain ; ici, elle est rejetée. Cette injonction peut se lire de plusieurs façons : comme le désir d’une écriture fluide, mais aussi comme une malice. Le lecteur sait bien que tout poème est le fruit d’hésitations, même si celles-ci demeurent invisibles. La rature est absente de la page, non forcément de l’esprit.

    La strophe suivante joue sur une fausse modestie :

    Ici on n’a pas la prétention
    De participer à l’aventure
    Littérature

    Le mot Littérature, isolé en fin de vers et doté d’une majuscule implicite par sa position, apparaît presque comme un monument auquel le poète feint de ne pas vouloir appartenir. Pourtant, écrire un poème sur l’écriture, c’est déjà entrer dans cette aventure. L’ironie naît précisément de cet écart.

    La troisième strophe expose un programme esthétique très simple :

    lier son et sens
    Comme mari et femme

    Cette formule rappelle les recherches de toute la poésie française, de Verlaine à Ponge : la musique des mots ne doit pas être séparée de leur signification. La comparaison conjugale ajoute une touche familière et souriante. Le mariage du son et du sens n’est pas une fusion parfaite : il suppose un accord, parfois une tension, mais une fidélité réciproque.

    La quatrième strophe décrit ensuite la genèse du poème. Tout commence dans la tête, avant la page. Les images surgissent mystérieusement :

    venues
    D’on ne sait où

    Vous laissez volontairement cette origine dans l’indétermination. L’inspiration reste une énigme.

    Les trois expressions finales ouvrent alors le texte vers une dimension plus ample :

    • « le devisement du Monde » évoque la conversation infinie avec le réel, mais fait aussi entendre le vieux français (deviser : raconter, réfléchir, parcourir le monde).
    • « l’écriture magnétique » suggère une écriture attirée par des forces invisibles, proche de l’écriture automatique sans s’y réduire.
    • « des exercices d’exorcisme » constitue sans doute la formule la plus forte. Écrire devient une manière de conjurer les peurs, les pertes, les obsessions. La proximité sonore entre exercice et exorcisme crée un bel effet d’écho : le poème est à la fois discipline quotidienne et geste de délivrance.

    Enfin, la chute :

    La suite au prochain texto

    désamorce toute solennité. Après avoir évoqué le mystère de la création poétique, vous concluez avec un support de communication parmi les plus ordinaires. Ce contraste est typique de votre écriture : faire voisiner le sublime et le quotidien, le manifeste poétique et le clin d’œil. Le mot texto remplace presque le traditionnel « à suivre », comme si le poème continuait sa vie dans le flux des messages de tous les jours.

    Au fond, « Ratures » affirme une poétique de la simplicité exigeante. Le poète ne revendique ni le génie ni la majuscule de la Littérature ; il cherche seulement à unir le son et le sens, à accueillir les images venues de l’inconnu et à écrire pour mieux exorciser ce qui le traverse. La légèreté du ton n’efface pas la profondeur de cette profession de foi ; elle la rend au contraire plus convaincante.

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