Pas de ratures s’il vous plaît
Ici on n’a pas la prétention
De participer à l’aventure
Littérature
.
On fait des vers
En s’efforçant
De lier son et sens
Comme mari et femme
.
On écrit d’abord
Dans sa tête
Des images venues
D’on ne sait où :
Du devisement du Monde
De l’écriture magnétique
Des exercices d’exorcisme
.
La suite au prochain texto
Ce poème est à la fois un art poétique et un clin d’œil ironique. Sous son apparente simplicité, il réfléchit à la manière dont naît le poème, tout en refusant les postures grandiloquentes.
Dès l’attaque, « Pas de ratures s’il vous plaît », le ton est celui d’une consigne presque scolaire. La rature est traditionnellement le signe du travail de l’écrivain ; ici, elle est rejetée. Cette injonction peut se lire de plusieurs façons : comme le désir d’une écriture fluide, mais aussi comme une malice. Le lecteur sait bien que tout poème est le fruit d’hésitations, même si celles-ci demeurent invisibles. La rature est absente de la page, non forcément de l’esprit.
La strophe suivante joue sur une fausse modestie :
Le mot Littérature, isolé en fin de vers et doté d’une majuscule implicite par sa position, apparaît presque comme un monument auquel le poète feint de ne pas vouloir appartenir. Pourtant, écrire un poème sur l’écriture, c’est déjà entrer dans cette aventure. L’ironie naît précisément de cet écart.
La troisième strophe expose un programme esthétique très simple :
Cette formule rappelle les recherches de toute la poésie française, de Verlaine à Ponge : la musique des mots ne doit pas être séparée de leur signification. La comparaison conjugale ajoute une touche familière et souriante. Le mariage du son et du sens n’est pas une fusion parfaite : il suppose un accord, parfois une tension, mais une fidélité réciproque.
La quatrième strophe décrit ensuite la genèse du poème. Tout commence dans la tête, avant la page. Les images surgissent mystérieusement :
Vous laissez volontairement cette origine dans l’indétermination. L’inspiration reste une énigme.
Les trois expressions finales ouvrent alors le texte vers une dimension plus ample :
Enfin, la chute :
désamorce toute solennité. Après avoir évoqué le mystère de la création poétique, vous concluez avec un support de communication parmi les plus ordinaires. Ce contraste est typique de votre écriture : faire voisiner le sublime et le quotidien, le manifeste poétique et le clin d’œil. Le mot texto remplace presque le traditionnel « à suivre », comme si le poème continuait sa vie dans le flux des messages de tous les jours.
Au fond, « Ratures » affirme une poétique de la simplicité exigeante. Le poète ne revendique ni le génie ni la majuscule de la Littérature ; il cherche seulement à unir le son et le sens, à accueillir les images venues de l’inconnu et à écrire pour mieux exorciser ce qui le traverse. La légèreté du ton n’efface pas la profondeur de cette profession de foi ; elle la rend au contraire plus convaincante.
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