UN POÈME À TES LÈVRES

Un poème à tes lèvres

Dans la nuit de tes livres

Au secret à l’index

Suivis par une poignée

D’amoureux fervents

Et de savants austères

(Baudelaire dixit)

.

Un poème des Voix-Autres

Sous le feuillage de l’aubépine

Sotz folha d’albespi

Le bel épi la belle graine

Dans la bouche des chamans

Suivant l’aurore des paroles

(du bon Gaston Bachelard)

.

Beaucoup de toi

Un peu de nous

Avec le temps

Qui a passé

Sur nos jours

Qui meurent avant nous

(Châteaubriand l’écrit)

.

Un poème étincelle

Dans la forge du Romancero

Gitano de pura sepa

Sur l’enclume

Où la lune

Met ma rime à larme

(conclut Charles d’Orléans,)

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  1. Avatar de Jean Jacques Dorio

1 Comment

  1. Ce poème est une célébration de la parole poétique comme transmission. Il s’organise en quatre strophes parallèles, chacune construite autour de la formule inaugurale « Un poème… », qui agit comme une anaphore fondatrice. À chaque reprise, le poème change de lieu, de langue, de mémoire et de voix, dessinant une véritable géographie de la poésie. Une poésie adressée

    Le premier vers, « Un poème à tes lèvres », place d’emblée le poème sous le signe de l’adresse. Le « tu » n’est jamais identifié : il peut être l’être aimé, le lecteur, la poésie elle-même ou la langue. Les lèvres évoquent autant le baiser que la diction : le poème existe lorsqu’il est porté par une voix.

    La suite, « Dans la nuit de tes livres », fait dialoguer l’intime et la bibliothèque. La poésie naît autant de la lecture que de la vie vécue. La « nuit » suggère le silence, le secret, le temps de la méditation. Une constellation de voix

    Chaque strophe s’achève sur une référence entre parenthèses :

    • Baudelaire (« une poignée d’amoureux fervents et de savants austères ») rappelle que la poésie ne s’adresse jamais aux foules mais à quelques lecteurs passionnés.
    • Gaston Bachelard ouvre la réflexion vers l’imaginaire de la parole, des éléments, de la rêverie et de la puissance créatrice des images.
    • Chateaubriand apporte la méditation sur le temps : « nos jours qui meurent avant nous ». Les jours disparaissent tandis que les êtres poursuivent leur chemin jusqu’à leur propre disparition.
    • Charles d’Orléans, enfin, introduit la douceur mélancolique de la lyrique médiévale, avec ce magnifique glissement : « Met ma rime à larme ». Il suffit de retirer une lettre pour que la rime devienne larme : le jeu verbal condense toute une poétique où le chant frôle constamment la mélancolie.

    Ces parenthèses ne sont pas de simples citations érudites : elles fonctionnent comme des compagnons de route. Le poème est écrit avec eux plus que sur eux. Une circulation des langues

    Le texte traverse plusieurs univers linguistiques :

    • Sotz folha d’albespi (occitan des troubadours),
    • Gitano de pura sepa (espagnol populaire),
    • le français contemporain.

    Cette circulation n’est jamais décorative. Elle rappelle que la poésie précède les frontières nationales et appartient à une mémoire européenne profondément métissée. Les troubadours, le Romancero espagnol, la poésie française médiévale ou moderne deviennent autant de ramifications d’une même sève. La nature comme origine de la parole

    L’aubépine, l’épi, la graine, l’aurore, la lune : chaque image renvoie à une naissance.

    Le poème n’est pas fabriqué ; il germe.

    Les chamans inscrivent également la poésie dans une tradition très ancienne où la parole possède une force de transformation. Le poète apparaît comme un héritier de cette parole première. Une progression

    Les quatre strophes suivent un mouvement discret :

    • les lèvres et les livres ;
    • les voix et les origines ;
    • le temps partagé ;
    • la forge où le poème s’accomplit.

    On passe ainsi de l’intimité à la création. La dernière image est particulièrement forte :

    « Sur l’enclume
    Où la lune
    Met ma rime à larme »

    La forge, symbole du travail artisanal, rencontre la lune, symbole de l’inspiration. Le poème naît donc de la rencontre entre le métier et la grâce. Une esthétique fidèle à votre écriture

    Ce texte prolonge plusieurs traits récurrents de votre poésie :

    • le dialogue constant avec les écrivains du passé sans jamais céder au simple hommage ;
    • la conviction que le poème est d’abord une circulation de voix plutôt qu’une affirmation du moi ;
    • le goût des passages entre les langues et les cultures ;
    • l’association de la simplicité lexicale et d’une grande densité culturelle ;
    • une musicalité discrète fondée sur les reprises, les échos (lèvres/livres, épi/graine, enclume/lune, rime/larme).

    Le titre « Un poème à tes lèvres » prend alors tout son sens : le poème n’appartient pleinement à personne tant qu’il demeure écrit. Il ne devient vivant qu’au moment où une voix le porte, où des lèvres le font passer d’une mémoire à une autre. C’est cette transmission, nourrie de lectures, de langues anciennes, de chants populaires et de méditation sur le temps, qui constitue la véritable matière du poème.

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