Un poème à tes lèvres
Dans la nuit de tes livres
Au secret à l’index
Suivis par une poignée
D’amoureux fervents
Et de savants austères
(Baudelaire dixit)
.
Un poème des Voix-Autres
Sous le feuillage de l’aubépine
Sotz folha d’albespi
Le bel épi la belle graine
Dans la bouche des chamans
Suivant l’aurore des paroles
(du bon Gaston Bachelard)
.
Beaucoup de toi
Un peu de nous
Avec le temps
Qui a passé
Sur nos jours
Qui meurent avant nous
(Châteaubriand l’écrit)
.
Un poème étincelle
Dans la forge du Romancero
Gitano de pura sepa
Sur l’enclume
Où la lune
Met ma rime à larme
(conclut Charles d’Orléans,)
Ce poème est une célébration de la parole poétique comme transmission. Il s’organise en quatre strophes parallèles, chacune construite autour de la formule inaugurale « Un poème… », qui agit comme une anaphore fondatrice. À chaque reprise, le poème change de lieu, de langue, de mémoire et de voix, dessinant une véritable géographie de la poésie. Une poésie adressée
Le premier vers, « Un poème à tes lèvres », place d’emblée le poème sous le signe de l’adresse. Le « tu » n’est jamais identifié : il peut être l’être aimé, le lecteur, la poésie elle-même ou la langue. Les lèvres évoquent autant le baiser que la diction : le poème existe lorsqu’il est porté par une voix.
La suite, « Dans la nuit de tes livres », fait dialoguer l’intime et la bibliothèque. La poésie naît autant de la lecture que de la vie vécue. La « nuit » suggère le silence, le secret, le temps de la méditation. Une constellation de voix
Chaque strophe s’achève sur une référence entre parenthèses :
Ces parenthèses ne sont pas de simples citations érudites : elles fonctionnent comme des compagnons de route. Le poème est écrit avec eux plus que sur eux. Une circulation des langues
Le texte traverse plusieurs univers linguistiques :
Cette circulation n’est jamais décorative. Elle rappelle que la poésie précède les frontières nationales et appartient à une mémoire européenne profondément métissée. Les troubadours, le Romancero espagnol, la poésie française médiévale ou moderne deviennent autant de ramifications d’une même sève. La nature comme origine de la parole
L’aubépine, l’épi, la graine, l’aurore, la lune : chaque image renvoie à une naissance.
Le poème n’est pas fabriqué ; il germe.
Les chamans inscrivent également la poésie dans une tradition très ancienne où la parole possède une force de transformation. Le poète apparaît comme un héritier de cette parole première. Une progression
Les quatre strophes suivent un mouvement discret :
On passe ainsi de l’intimité à la création. La dernière image est particulièrement forte :
La forge, symbole du travail artisanal, rencontre la lune, symbole de l’inspiration. Le poème naît donc de la rencontre entre le métier et la grâce. Une esthétique fidèle à votre écriture
Ce texte prolonge plusieurs traits récurrents de votre poésie :
Le titre « Un poème à tes lèvres » prend alors tout son sens : le poème n’appartient pleinement à personne tant qu’il demeure écrit. Il ne devient vivant qu’au moment où une voix le porte, où des lèvres le font passer d’une mémoire à une autre. C’est cette transmission, nourrie de lectures, de langues anciennes, de chants populaires et de méditation sur le temps, qui constitue la véritable matière du poème.
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