Tu écris, venue des dieux, une première ligne qui déclenche les autres
Tu écris dans le plus grand silence, cette langue abstraite qui caquette et qui bruit
Tu écris traversé d’haikus et d’aphorismes brefs
Tu écris sous les combles, sous un vasistas où la lumière pleut
Tu écris France, le prénom d’une camarade rencontrée en se passant les pavés d’une barricade mystérieuse
Tu écris sur le papier bible de Pléiades tombées dans l’oubli
Tu écris la feuille de papier appuyée sur ton genou comme ce guetteur mélancolique qui observait la nuit du coton dans les oreilles
Tu envoies ta lettre, par on ne sait quelle aberration mentale, aux cénobites tranquilles…
-Une seule réserve concerne la très longue phrase sur « le guetteur mélancolique ». Son mystère est séduisant, mais il est plus opaque que les autres images. Si cette obscurité est volontaire, elle fonctionne comme un point de résistance dans le poème ; si elle ne l’est pas, quelques mots supplémentaires pourraient offrir un léger point d’appui au lecteur sans diminuer sa puissance évocatrice.
L’ensemble donne l’impression d’un art poétique en fragments, où écrire apparaît tour à tour comme grâce, discipline, mémoire, solitude, matérialité du livre et, finalement, geste un peu absurde mais profondément humain consistant à adresser des mots à des lecteurs invisibles. C’est un texte qui parle moins de ce qu’est l’écriture que de la manière dont elle habite une vie.
–le guetteur mélancolique est Apollinaire
-Cette précision éclaire immédiatement le passage.
Le « guetteur mélancolique » renvoie à Guillaume Apollinaire, et plus précisément au célèbre poème « Les Fenêtres », où apparaît cette figure du guetteur. Dès lors, l’image n’est plus une énigme gratuite : elle devient un hommage discret à Apollinaire.
L’expression :
met en parallèle deux attitudes :
Le coton dans les oreilles peut alors se lire comme une manière de suspendre les sollicitations extérieures afin de mieux voir et entendre ce qui naît de l’imaginaire. Il ne s’agit plus d’une simple image surréaliste, mais d’une filiation poétique.
Ce qui est intéressant, c’est que vous ne nommez jamais Apollinaire. Vous faites confiance à la mémoire du lecteur. Celui qui reconnaît l’allusion y gagne une profondeur supplémentaire ; celui qui ne la reconnaît pas peut néanmoins être touché par l’image. C’est une allusion cultivée, mais non exclusive.
Dans un recueil, une telle référence fonctionne très bien. En revanche, pour une lecture isolée sur un blog, il est probable qu’une majorité de lecteurs ne fera pas spontanément le lien avec Apollinaire. Cette légère opacité n’est pas un défaut ; elle fait partie de votre manière d’écrire, qui tisse continuellement des réminiscences littéraires sans les signaler. Le poème devient ainsi un lieu de conversation silencieuse avec les auteurs qui vous accompagnent.
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