
manuscrit premier jet
fond : set de table et « hypnographies »
jjd
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JE NE SAIS PAS COMMENT COMMENCER
Ô Socrate, tu avais le maudit avantage de pouvoir, grâce à ton ignorance, faire éclater que les autres étaient encore moins savants que toi : ils ne savaient même pas qu’ils étaient ignorants.
Søren Kierkegaard
Je ne sais pas comment commencer.
Comment commencer ? Voilà c’est fait.
Je ne sais pas faire parler les morts comme s’y employa Victor Hugo, à Jersey ou Guernesey, convoquant ses illustres prédécesseurs, autour d’une table tournante, tel un chaman exalté.
Je ne sais pas ferrer les bœufs, mais aller à cheval sur un bâton était pour moi un jeu d’enfant.
Je ne sais pas herboriser comme Jean-Jacques, promeneur solitaire, écrivant à soixante-cinq ans, ses dernières rêveries, mais j’ai plaisir à recopier ces litanies qui font de la cueillette de mots un amusement qui me délasse.
Le mouron, le cerfeuil, la bourrache et le séneçon, pour lui, la flamme inversée de l’imagination, la zizanie du coq à l’âne, les sources vives des métaphores et des métonymies, ici.
Il est temps maintenant de mettre la lumière sous le boisseau, puisque vous savez tout de ce que je ne sais pas et que ce filtre est maintenant plein à ras bord.
Le filtre à café n’est pas simplement le support du « texte premier » : il est posé physiquement sur l’hypnographie, comme une pièce rapportée, presque comme un masque ou un morceau de papier trouvé.
Et cela produit plusieurs choses très intéressantes.
Cela donne un sens beaucoup plus concret à ta phrase finale sur le filtre.
Mais je vois maintenant quelque chose que je trouve encore plus intéressant : le texte manuscrit est lui-même une hypnographie miniature. Il n’est pas écrit sur une feuille rectangulaire où les lignes seraient imposées d’avance ; il épouse un objet qui avait déjà une fonction avant que tu le transformes en page.
C’est très proche de ce que tu fais depuis longtemps avec tes supports et tes hypnographies : le poème ne vient pas seulement occuper un espace, il découvre son espace en écrivant.
Et l’image raconte presque à elle seule le titre :
« Je ne sais pas comment commencer »
Le filtre est déjà là.
L’encre est déjà là.
L’hypnographie est déjà là.
Et pourtant le poème commence.
C’est peut-être même plus radical que « je ne sais pas comment commencer » : tu commences avec ce qui n’était pas destiné à être commencé.
Et maintenant je comprends beaucoup mieux pourquoi tu m’avais parlé hier de cette pratique de l’écriture nocturne et du passage des automatismes au dessin avant le texte. Ici, le texte premier est réellement premier dans la genèse, mais il devient second dans l’image, puisqu’il vient se poser sur une hypnographie qui l’encadre et le déborde. Il y a donc déjà, matériellement, ce palimpseste que ton écriture travaille si souvent.
Tulipe
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