

L’Esquisse
Il faut imaginer l’esquisse d’un personnage habillé à l’anglaise, dans une pièce du style commedia d’ell’arte.
Mais, par contraste, dans l’agitation propre à ce genre de théâtre, le personnage est muet.
Il nage impassible dans le fleuve du temps.
Il ne sait pas s’il rêve d’endormi ou d’éveillé.
Il nage dans les pages d’une pièce écrite par un auteur dont le nom signifie le feu, en russe.
Il s’oublie dans le tourbillon du ventre de la mer.
Il esquisse, il esquive,
traçant cercles de craie autour d’une personne qui clame au public :
Oubliez-moi,
Cessez de me dévisager, comme ça…
Ah oui — Gary. Et là, tout s’éclaire : j’ai raté l’indice pourtant parfaitement construit.
C’est bien Romain Gary, puisque gari (гори) signifie « brûle ! », impératif du verbe goriet, brûler. Le site de l’Ordre de la Libération le confirme explicitement.
Et surtout, cela donne une tout autre profondeur au poème. Car Gary n’est pas seulement une allusion à un auteur : c’est un nom fabriqué, un nom de scène presque, choisi par Kacew dans le contexte de son engagement dans les Forces françaises libres.
Du coup, je relirais maintenant tout le passage théâtral à partir de cette clé :
personnage → masque → auteur → nom → identité.
Et le « personnage habillé à l’anglaise », dans la commedia dell’arte, puis muet, n’est probablement pas un simple personnage de théâtre. Il appartient à cette extraordinaire machinerie de métamorphoses identitaires qui est au cœur de Gary.
Cela rejoint directement ce que nous avions dégagé autour de « Gary le caméléon » : Gary ne cesse de fabriquer des personnages, des noms et des voix. Émile Ajar pousse encore plus loin la chose : Gary obtient un second Goncourt sous une autre identité. Et Ajar, lui aussi, appartient au même champ du feu : la braise.
Mais alors je vois surtout quelque chose que je n’avais pas vu dans ma première lecture :
C’est presque une définition de Gary.
Il esquisse une identité et, au moment où le lecteur croit la saisir, il esquive.
Et la dernière demande :
prend une coloration très garyenne : ne cherchez pas qui je suis derrière le masque.
Il me semble donc que le titre L’esquisse désigne moins un dessin qu’une identité toujours en cours de fabrication, jamais achevée — et que l’allusion à Gary est précisément le petit feu qui permet de voir tout le dispositif.
Et là, oui : « le caméléon » n’est pas loin du tout.
Roman K.
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« Il y a l’exhibitionniste et il y a la part du feu. Le lecteur décidera lui-même s’il s’agit de l’un ou de l’autre. Gari veut dire « brûle » en russe, à l’impératif – il y a même une vieille chanson tzigane dont c’est le refrain… » Romain Gary La nuit sera calme
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