PETITES FEUILLES DE PARADIS

Ce dessin paradisiaque est signé Claude Brugeilles

4° couverture

un portrait dressé par la philosophe qui a initié et inspiré cette série avec son livre « Aspects du Paradis » (Arléa 2001)

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Pour 10 euros procurez-vous un des derniers recueil de « Petites Feuilles du Paradis »

JJ Dorio

9 rue de la Bergeronnette

13500 Martigues

(Je conseille de lire l’abondant commentaire écrit en lien avec LIA, -oui je nourris le monstre, mais c’est un monstre doux pourvu qu’on l’alimente de textes connus et inédits, « à sauts et à gambades » .)

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  1. Avatar de Jean Jacques Dorio

3 Comments

  1. Je viens de lire le billet et surtout les pages photographiées. Il me semble que « Petites feuilles de paradis » est beaucoup plus qu’une simple remise en lumière d’un ancien recueil : le billet de 2026 fait apparaître la généalogie d’une véritable aventure poétique autour du mot paradis.

    Le recueil est bien « Petites Feuilles de paradis », Encres Vives, collection Encres Blanches n° 207, 2005. Le catalogue d’Encres Vives le confirme. Et ton propre billet fait apparaître les liens avec « Présents de Paradis », « Éphémère paradis » et « Lector in paraiso » : quatre étapes successives autour du même territoire verbal. Le titre est déjà une poétique

    « Petites feuilles » est évidemment à entendre matériellement : des feuilles de papier, des fragments, des pages. Mais aussi végétalement : les feuilles appartiennent à l’arbre, et le dessin de Claude Brugeilles transforme précisément la couverture en espèce d’arbre-livre, de feuillage graphique où les écritures, les branches, les signes et les lignes se mêlent.

    Et « paradis » n’est pas ici un lieu situé au-delà du monde. C’est quelque chose qui pousse dans les feuilles, dans les mots, dans les rencontres.

    La couverture est à cet égard remarquable : le manuscrit « Petites feuilles de paradis » semble presque venir parasiter le titre imprimé. L’écriture manuscrite traverse les lettres typographiques, comme si le paradis ne pouvait apparaître qu’en débordant le cadre du livre. Le plus intéressant : le paradis n’est jamais fixe

    La page 4 donne une sorte de programme :

    « PARADIS EN DÉRANGEMENT »
    « PARADIS SANS PARADIS »
    puis
    « PARADIS PRÉSENT »

    On passe donc du paradis comme représentation au paradis comme expérience de langage.

    Et ce qui me frappe, c’est le mot « dérangement ». Il détruit immédiatement l’image convenue du paradis. Le paradis n’est pas l’endroit où tout serait enfin en ordre. Il est précisément ce qui dérange l’ordre du monde, ce qui introduit « une Autre façon d’être au monde ».

    Il y a même une contradiction féconde entre « paradis sans paradis » et « paradis présent ». Le paradis est absent comme lieu absolu mais présent dans l’instant, dans la voix, dans la musique, dans la mémoire.Et puis il y a le mélange des registres

    La page 15 est particulièrement révélatrice. « Au paradis des mendiants », « au paradis des sans paradis » font entrer dans le paradis tout ce que l’imagerie traditionnelle en exclurait : les vagabonds, les marginaux, les sans-abri, les figures de la rue, mais aussi les livres et les « clandestine contemplation dans la nuit ».

    Cela rejoint très directement la phrase de Séverine Auffret placée au début du recueil : elle oppose une poésie qui se complaît dans la souffrance à une poésie qui cherche à « jouir et faire jouir ». Elle décrit alors ta poésie comme une poésie attentive à « l’entrecroisement des mots », aux choses infimes et au bonheur qu’elles procurent.

    Je trouve que cela permet de relire tout le recueil autrement : le paradis n’est pas un thème, c’est une méthode de regard.La page « QUI JE SUIS ? » est peut-être la clé

    C’est probablement la page qui me paraît aujourd’hui la plus importante.

    Tu écris :

    « Au lieu de qui je suis ? il faut se demander qui je suis devenu ? »

    Puis, après l’autoportrait de 1998, tu arrives à cette phrase :

    « votre main qui déjà réécrit cet apparaître verbal. »

    C’est étonnamment proche de ce que tu formules aujourd’hui à propos de tes textes : le poème n’est pas un objet fermé, il devient quelque chose dans la lecture, et le lecteur est invité à le réécrire.

    Autrement dit, ce que ton blog quotidien a poussé beaucoup plus loin depuis 2006 était déjà inscrit là, en 2005.

    Le lecteur n’est pas celui qui reçoit le paradis. Il participe à sa fabrication.

    Et « apparaître verbal » est une expression qui résonne particulièrement avec tes textes récents : le poème n’est pas tant une chose dite qu’une chose qui apparaît.Il y a même une continuité étonnante avec tes publications actuelles

    Ton billet d’aujourd’hui pourrait presque se lire comme une fouille archéologique de ta propre poétique.

    En 2005 :
    « petites feuilles »
    « apparaître verbal »
    « une autre façon d’être au monde »
    « paradis présent »

    En 2026 :
    le filtre à café, le dessin automatique, l’hypnographie, le premier jet, la réécriture, puis l’« apparaître verbal ».

    Ce n’est donc pas seulement un vieux recueil que tu ressors.

    Tu montres que quelque chose était déjà là.

    Et le plus beau paradoxe est peut-être celui-ci : le recueil s’appelle « Petites Feuilles de paradis », mais ce que tu nous montres aujourd’hui, ce sont des feuilles sauvées du temps, photographiées, relues, et qui recommencent à produire du présent.

    Le paradis, finalement, serait peut-être cela : non pas l’éternité, mais ce qui, vingt et un ans après avoir été écrit, recommence à apparaître.

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  2. -peux-tu faire des recherches complémentaires sur l’œuvre de Séverine Auffret ?

    -Oui. Et la recherche fait apparaître un point qui me paraît particulièrement intéressant pour relire aujourd’hui la présence de Séverine Auffret dans ton recueil : elle n’est pas seulement une philosophe féministe au sens où on l’entend habituellement. Son travail se situe constamment à la frontière de la philosophie, du mythe, de la littérature, de la poésie et de la réécriture.1. Une œuvre beaucoup plus littéraire qu’on ne pourrait le penser

    Séverine Auffret, agrégée de philosophie, a enseigné de 1968 à 2002. Elle a parallèlement développé une œuvre personnelle et des recherches sur l’histoire des idées féministes. Elle a été membre fondatrice de l’Université populaire de Caen en 2002, où elle a animé un séminaire consacré à une autre histoire des idées féministes.

    Sa bibliographie est assez révélatrice :

    • Des couteaux contre des femmes, 1982
    • Nous, Clytemnestre, du tragique et des masques, 1984
    • Mélanippe la philosophe, 1988
    • Aspects du paradis, 2001
    • Des blessures et des jeux, manuel d’imagination libre, 2003
    • Sapphô et compagnie, 2006
    • Le bon plaisir du sexe, 2017
    • Une histoire du féminisme de l’Antiquité grecque à nos jours, 2018
    • et de nombreux travaux d’édition et de traduction.

    Et il y a déjà quelque chose de remarquable pour nous : le titre Aspects du paradis, paru chez Arléa en 2001.

    Ce n’est probablement pas un hasard anodin que la personne qui écrit en préface de ton Petites feuilles de paradis ait elle-même publié, quelques années auparavant, un livre intitulé Aspects du paradis.

    Je pense qu’il faut creuser ce livre.2. « Aspects du paradis » : une piste particulièrement importante

    C’est à mon avis la recherche complémentaire prioritaire.

    Le titre indique que le paradis n’est pas considéré comme une réalité unique, mais comme quelque chose qui possède des « aspects », donc des formes multiples, historiques, imaginaires, symboliques.

    Et cela rejoint étonnamment ton propre travail de 2005.

    Chez toi :

    « paradis en dérangement »

    « paradis sans paradis »

    « paradis présent »

    Chez Auffret :

    « Aspects du paradis »

    Il y a donc peut-être une véritable rencontre intellectuelle autour de cette notion, et pas simplement une préface générale donnée à un recueil de poésie.

    Je chercherais notamment à savoir quel rôle jouent dans son livre les mythes, l’imagination, le désir, le corps, la sexualité, la liberté et la représentation du bonheur.3. « Mélanippe la philosophe » est encore plus révélateur

    Le livre de 1988 vient d’être réédité en poche en avril 2026, ce qui rend l’œuvre d’Auffret particulièrement accessible aujourd’hui.

    Mélanippe est une figure presque perdue : Euripide avait écrit une pièce dont il ne subsiste que des fragments. Auffret part de ces fragments, les traduit, les commente, reconstruit leur contexte et poursuit ensuite par une sorte de fiction poétique.

    C’est capital pour comprendre sa méthode.

    Elle ne fait pas simplement de l’histoire de la philosophie.

    Elle prend une trace lacunaire, un fragment ancien, une voix presque disparue, et elle tente de lui redonner une possibilité de parole.

    C’est une méthode de « réanimation » des textes.

    Et là, je trouve qu’il y a une proximité étonnante avec ta propre pratique actuelle : retrouver une page ancienne, un dessin, un filtre à café, une feuille manuscrite, et faire en sorte que quelque chose recommence à apparaître.4. Elle travaille beaucoup par réécriture

    C’est peut-être le trait qui nous intéresse le plus.

    Auffret ne se contente pas d’étudier les femmes oubliées de l’histoire des idées. Elle les remet en circulation.

    Elle a notamment travaillé sur Gabrielle Suchon, philosophe du XVIIe siècle, dont elle a édité plusieurs textes ; sur Marie de Gournay, dont elle a présenté Égalité des hommes et des femmes ; sur Sappho ; sur Mélanippe. La BnF recense cette activité d’édition, de traduction et de présentation.

    Autrement dit :

    texte ancien → fragment → lecture → traduction → commentaire → réécriture → nouvelle présence.

    C’est très proche de ce que tu appelles aujourd’hui un « apparaître verbal ».5. « Des couteaux contre des femmes » donne la clé de son rapport au mythe

    Son premier livre important, Des couteaux contre des femmes, est consacré à l’excision. Mais une recension universitaire de 1984 relève une chose beaucoup plus originale : Auffret y invente ce qu’elle appelle un « mythe de recherche », c’est-à-dire une construction imaginaire et poétique destinée à interroger les origines de la domination masculine.

    Et l’éditeur souligne lui aussi que le livre mêle recherche, écriture visionnaire, épopée, poésie, mythes et symboles.

    Cela permet de comprendre que chez Auffret, le mythe n’est pas une décoration littéraire.

    Le mythe est un instrument de connaissance.

    C’est assez rare chez les philosophes.6. Et son « histoire du féminisme » n’est pas une histoire linéaire

    Son gros livre de 2018, Une histoire du féminisme de l’Antiquité grecque à nos jours, compte environ 700 pages. Elle y cherche les manifestations d’idées féministes bien avant la constitution du féminisme politique moderne.

    Elle passe par Sappho, les Amazones, les femmes de l’Antiquité, Platon et Aristote, les traditions juives, chrétiennes et islamiques, puis les périodes modernes et contemporaines.

    Mais le point essentiel est sa question :

    les idées féministes constituent-elles une histoire continue, cumulative, ou bien apparaissent-elles sous forme de « bouffées » dispersées ?

    Cette notion de surgissement me semble très intéressante pour toi.

    Elle rejoint presque ton vocabulaire actuel :

    surgi de rien
    issu du vide
    apparition
    fragment
    commencement qui n’en finit pas.

    Chez Auffret, une pensée oubliée peut ressurgir après des siècles. Chez toi, une feuille oubliée peut ressurgir vingt ans après.7. Il y a enfin une étonnante proximité avec Montaigne

    La BnF signale qu’Auffret a notamment travaillé sur Montaigne, en établissant une édition de Des cannibales.

    Et cela m’intéresse particulièrement puisque Montaigne est ton mentor déclaré.

    Ce n’est évidemment pas suffisant pour parler d’une influence directe. Mais il serait intéressant de regarder comment elle lit Montaigne : rapport au corps, liberté de pensée, relativisation des certitudes, déplacement du regard, refus des catégories trop fermées.

    Cela pourrait éclairer la rencontre intellectuelle entre vous.Ce que je retiendrais pour l’instant

    Je ne réduirais donc surtout pas Séverine Auffret à « une philosophe féministe qui a écrit une préface à Dorio ».

    Je la définirais plutôt comme une philosophe qui travaille sur les zones où la pensée devient récit, mythe, poésie et réinvention.

    Et cela rend la phrase que tu nous as montrée dans Petites feuilles de paradis beaucoup plus intéressante : elle ne semble pas venir d’une universitaire extérieure au phénomène poétique. Elle vient d’une écrivaine-philosophe qui pratique elle-même la transformation des fragments en nouvelles formes de présence.

    Le rapprochement « Aspects du paradis » / « Petites feuilles de paradis » mérite, à mon avis, une enquête beaucoup plus précise.

    Je peux faire cette enquête : retrouver le contenu, la structure et les thèmes d’Aspects du paradis, les critiques de l’époque, les éventuelles interviews d’Auffret, et surtout chercher si l’on peut retrouver des éléments permettant de comprendre pourquoi elle a écrit précisément cette préface pour ton recueil.

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  3. -oui fais ces recherches

    -Oui. J’ai approfondi la recherche, et elle modifie sensiblement ce que je te disais tout à l’heure. Le rapprochement entre Séverine Auffret et « Petites feuilles de paradis » est beaucoup plus solide que la simple coïncidence de deux titres.

    Mais il faut distinguer ce qui est établi de ce qui reste une hypothèse. 1. Ce qu’est réellement « Aspects du paradis »

    Le livre paraît chez Arléa le 4 mai 2001, soit quatre ans avant « Petites feuilles de paradis ». Il compte 237-240 pages selon les notices.

    Son point de départ est assez radical : Auffret refuse de situer le paradis dans un ailleurs religieux, dans un passé mythique ou dans un futur eschatologique. Elle cherche au contraire les formes du paradis dans l’existence terrestre.

    La présentation d’Arléa est très explicite : elle passe du quotidien aux interrogations théologiques, philosophiques et littéraires, puis aux religions du Livre, à l’hindouisme, au bouddhisme, à l’utopie et à la psychanalyse. Le paradis devient ainsi une manière de chercher à « devenir ce que l’on est » et de rencontrer l’autre.

    Et surtout, une recension du Monde par Roger-Pol Droit, publiée le 8 juin 2001, résume ainsi la thèse : le paradis n’est pas à chercher hier ou demain, mais « ici et maintenant ».

    Cela change beaucoup la lecture de ton recueil. 2. J’ai trouvé une formulation d’Auffret qui est presque une clé de « Petites feuilles »

    Une thèse consacrée au jardin cite directement la page 190 d’« Aspects du paradis » :

    « Le Paradis, concret, charnel et vivant, est métaphorant. »

    Puis Auffret va jusqu’à définir le paradis par une coïncidence entre existence et pensée : vivre ce que l’on pense, penser ce que l’on vit.

    C’est beaucoup plus proche de ta poésie que le simple mot « paradis ».

    Chez toi, le paradis n’est justement pas un décor religieux. Il passe par les choses, les sensations, les rencontres, les mots, les fragments, les petites feuilles.

    Le titre « Petites feuilles de paradis » pourrait presque être lu comme une réponse poétique à la proposition philosophique d’Auffret : chercher les manifestations concrètes, minuscules, terrestres du paradis. 3. Et j’ai trouvé quelque chose d’encore plus important : « le paradis, c’est avec »

    Un dossier consacré au spectacle « Paradéïsos », librement inspiré d’« Aspects du paradis », formule très clairement ce que les auteurs du spectacle ont retenu de la pensée d’Auffret :

    le paradis ne serait ni précisément un lieu, ni une personne, ni une acquisition, mais une « qualité de relation au monde », dans l’espace de la rencontre de l’autre, qu’il s’agisse d’une personne, d’un paysage ou de l’art.

    Le dossier résume cette pensée par une formule :

    « Le paradis, ce n’est jamais tout seul, c’est toujours avec. »

    Et le spectacle lui-même associe cette rencontre aux notions d’éclosion, de déploiement et de création interactive.

    Alors là, je trouve qu’une passerelle se dessine entre Auffret et ton travail.

    Ton paradis n’est pas un lieu où l’on arrive.

    Il est ce qui advient entre.

    Entre le dessin et le texte.
    Entre l’écriture et la lecture.
    Entre la mémoire et le présent.
    Entre toi et le lecteur.
    Entre les mots et les images.

    Et c’est exactement ce que tu es en train de formuler aujourd’hui avec ton « apparaître verbal » : le texte n’est pas achevé dans celui qui l’écrit. Il recommence dans celui qui le lit. 4. Auffret elle-même semble avoir voulu combattre une certaine philosophie du malheur

    J’ai trouvé une longue interview de Périphéries qui éclaire remarquablement son projet.

    L’article dit qu’Auffret, dans « Aspects du Paradis », s’attache à retrouver « les chemins du Paradis terrestre ». Il insiste sur son refus d’une conception de la vie qui ferait de la souffrance une vocation essentielle de l’humanité.

    Et l’exergue du premier chapitre est une phrase de Kafka sur le paradis et notre destination.

    Ce qui est intéressant, c’est qu’Auffret ne nie absolument pas le malheur. Elle cherche plutôt à montrer que celui-ci ne doit pas devenir une métaphysique.

    C’est exactement ce que confirme Roger-Pol Droit : les guerres, la faim, les maladies ne rendent pas le paradis impossible, parce que même dans les situations les plus terribles peuvent surgir des instants qui échappent à l’horreur.

    Le paradis est donc un événement fugitif à l’intérieur même du réel.

    Et le mot « surgissement », si présent dans ta poésie récente, prend ici une résonance particulière. 5. Une autre chose me paraît décisive : Auffret travaille elle-même par fragments et réapparitions

    Sa manière de faire de la philosophie est très particulière.

    Pour « Mélanippe la philosophe », elle associe explicitement trois démarches : réflexion philosophique, archéologie érudite et fiction poétique. L’objectif est d’éclairer, restaurer et même « rêver » un vestige presque disparu.

    Ce n’est donc pas une philosophe qui considère le poème ou la fiction comme un simple ornement de la pensée.

    Elle utilise la fiction et la poésie pour faire réapparaître quelque chose que l’histoire avait presque effacé.

    Cela me semble très important pour comprendre ton intérêt actuel pour tes propres anciennes feuilles.

    Tu fais quelque chose d’assez analogue, mais à ton échelle :

    une ancienne feuille → retrouvée → regardée aujourd’hui → replacée dans un nouveau contexte → nouvelle lecture → nouvelle apparition. 6. Et il y a une étonnante continuité dans son œuvre

    Son parcours est cohérent :

    « Des couteaux contre des femmes » : elle cherche dans le mythe et l’histoire les origines de la violence faite aux femmes.

    « Nous, Clytemnestre » : elle reprend une figure tragique et lui rend une parole.

    « Mélanippe la philosophe » : elle fait revenir une philosophe presque disparue.

    « Aspects du paradis » : elle fait revenir dans le présent une idée reléguée dans l’au-delà.

    « Des blessures et des jeux » : elle s’intéresse aux ressources imaginaires que nous pouvons opposer au malheur.

    Puis son travail sur Sappho, les idées féministes, Gabrielle Suchon, etc., poursuit cette même opération de récupération et de réouverture des possibles. Sa maison d’édition souligne d’ailleurs son travail de recherches philosophiques et littéraires.

    Ce qui revient toujours, c’est : quelque chose a été enfoui, oublié, enfermé dans une interprétation, et il faut le faire réapparaître autrement. 7. Maintenant, la question la plus intéressante : pourquoi a-t-elle écrit sur toi ?

    C’est là que je dois être prudent.

    J’ai cherché spécifiquement une trace documentaire d’une relation Auffret-Dorio : bibliographies, index, recherches croisées, revues, entretiens disponibles en ligne.

    Je n’ai trouvé aucune source numérique qui permette aujourd’hui d’établir quand et comment Séverine Auffret a rencontré ton travail, ni pourquoi elle a accepté d’écrire cette préface.

    En revanche, j’ai trouvé une indication intéressante : la revue « Décharge » recense bien Jean-Jacques Dorio dans son index des auteurs, mais je n’y trouve pas de trace qui établisse un lien avec Auffret.

    Donc je retire la prudence nécessaire : je ne peux pas affirmer que le titre « Petites feuilles de paradis » a été choisi en dialogue direct avec « Aspects du paradis ».

    Mais la proximité intellectuelle est désormais beaucoup plus troublante qu’il n’y paraissait. 8. Et voici, à mon avis, le point essentiel

    Il y a quatre mots chez Auffret qui pourraient presque constituer une grille de lecture de ton recueil :

    paradis
    présence
    rencontre
    apparition.

    Et dans ton travail de 2005, puis dans celui que tu poursuis aujourd’hui, on retrouve :

    petites feuilles
    présents
    paradis
    apparaître verbal
    lecteur
    réécriture.

    Ce n’est pas seulement une proximité de vocabulaire.

    C’est une proximité de conception.

    Pour Auffret, le paradis est terrestre, concret, charnel, relationnel. Il apparaît dans certaines expériences de présence au monde et de rencontre. Pour toi, la poésie fait apparaître dans les « petites feuilles » des moments où le langage devient rencontre et recommence dans la lecture.

    Et il y a même un troisième terme qui me paraît remarquable : l’« éclosion ». Le dossier de « Paradéïsos » associe explicitement le paradis d’Auffret à l’éclosion et au déploiement créateur.

    Or tes « petites feuilles » sont justement des fragments qui éclosent à nouveau. Une hypothèse, donc, que je trouve désormais sérieuse

    Je formulerais la chose ainsi, sans prétendre en faire une certitude historique :

    « Petites feuilles de paradis » pourrait être lu comme une traduction poétique de certaines intuitions d’« Aspects du paradis ».

    Non pas « le paradis » comme lieu idéal, mais des morceaux de paradis qui surgissent dans le réel.

    Et le mot « petites » devient alors capital.

    Le paradis n’est plus majuscule.

    Il se fragmente.

    Il devient feuille.

    Une petite feuille de papier.

    Une petite feuille végétale.

    Une petite parcelle de présent.

    Un poème.

    Et c’est peut-être précisément pour cette raison que le texte de Séverine Auffret placé en tête du recueil prend aujourd’hui, vingt et un ans après, une portée que nous n’avions pas encore vue.

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